Joachim du Bellay (1522-1560)

Joachim du Bellay (1522-1560) étudie avec son ami Ronsard les lettres grecques et latines. Quand Ronsard fonde la Pléiade, c’est du Bellay qui publie le manifeste Défense et Illustration de la langue française (1549). La gloire du poète repose sur les Regrets (1558). Il remplissait à Rome des fonctions diplomatiques : le jeune humaniste était enthousiaste. Mais bientôt il tombe en proie à la tristesse : ses ambitions de promotion ne se réalisent pas, la vie politique le dégoûte. Et surtout il souffrait de plus en plus de la nostalgie quot;heimwee”) de son pays natal : l’Anjou. Il nous confie ses peines en des vers d’une douce mélancolie.

Heureux qui comme Ulysse (Les Regrets)

Heureux qui, comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestuy-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d’usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge !

Quand reverrai-je, hélas, de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m’est une province, et beaucoup davantage ?

Plus me plaît le séjour qu’ont bâti mes aïeux,
Que des palais Romains le front audacieux,
Plus que le marbre dur me plaît l’ardoise fine :

Plus mon Loir gaulois, que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré, que le mont Palatin,
Et plus que l’air marin la doulceur angevine.

1 Ulysse: roi d’Ithaque ; l’un des principaux héros grecs qui participa au siège (“belegering”) de Troie. Après la prise de la ville, il s’embarqua (“inschepen”) pour la Grèce, mais ne put y mettre pied à terre que dix ans plus tard. Le récit de ce périple (“omvaart”) fabuleux constitue l’Odyssée d’Homère. Ulysse est le symbole du grand voyageur, mais ses voyages étaient difficiles et dangereux (et donc non pas, comme du Bellay l’affirme, “un beau voyage”).
2 la toison: Le poète parle ici de la Toison d’Or (“het gulden vlies” — on parlerait mieux de “de gulden vacht”), qui était la peau d’un bélier (“ram”) mythique. Cet animal pouvait voler et sa laine avait la couleur de l’or. Il emporta dans l’air deux enfants, Phrixos et Hellé, que leur méchante belle-mère voulait tuer. Au cours du voyage au-dessus de la mer, Hellé tomba dans l’eau (ce qui donna le nom de Hellespont à cet endroit), mais Phrixos fut sauvé. Phrixos sacrifia le bélier et il donna la toison précieuse au roi Aétès dans le Caucase. Celui-ci la fit garder par un dragon. Plus tard, Jason, chef des argonautes, conquit la Toison d’Or après un combat avec le dragon et la ramena en Grèce.Au 15e siècle, le duc de Bourgogne, Philippe III le Bon, adopta la toison d’or comme symbole d’un groupe de chevaliers. C’était un très grand honneur de pouvoir porter ce symbole autour du cou.
2 conquit: quelle forme de quel verbe ?
3 l’usage: l’expérience ; “de ervaring”
3 la raison: l’intelligence
4 entre: parmi
4 les parents; les membres de la même famille, “de verwanten”
4 l’âge: la vie
6 la cheminée: de schoorsteen
7 le clos: le jardin fermé de murs ; “omheind bouwland of erf”
8 une province: (ici) un royaume
9 les aïeux: les ancêtres, “de voorvaderen”
10 le front: (ici) le fronton (“het gevelveld”) ; la façade
11 audacieux: (ici) impressionnant
11 le marbre: het marmer
11 l’ardoise: de leisteen
12 le Loir: (du Bellay écrit le Loire pour avoir un nombre correct de syllabes): rivière, à ne pas confondre avec la Loire, le fleuve.
12 gaulois: “gallisch” ; de la Gaule ; français
13 Liré: village natal de du Bellay
13 le mont Palatin: une des sept collines de Rome, où la partie la plus ancienne de la ville fut construite ; à l’époque des empereurs, le mont Palatin devint un ensemble de palais magnifiques.
14 marin: de la mer
14 angevin: de l’Anjou (région de l’Ouest, située vers le Centre de la France ; la capitale en est Angers), la région natale de du Bellay.

QUESTIONS.

1. Pour quelles raisons diverses les poèmes de du Bellay expriment-ils la tristesse ?
2. Du Bellay est-il un humaniste “pur”?

ANALYSE.

1. Détaillez les parties dans lesquelles ce poème est subdivisé.
2. Quels sentiments le poète éprouve-t-il en évoquant les souve­nirs de l’Antiquité ? Comparez les vers 1-2 et 9-14.
3. Lequel des deux poèmes (celui de Ronsard et celui de du Bellay) est le plus typique de la Renaissance ?
4. Quels éléments contribuent à créer une atmosphère de tendre émotion au second quatrain?
5. Expliquez la formule vague, mais très suggestive “et beaucoup davantage”. (8)
6. Comparez, dans les tercets, les adjectifs épithètes appliqués à Liré, et ceux appliqués à Rome. Que constatez-vous ?
7. Est-ce le voyage même que du Bellay envie à Jason et à Ulysse ?
8. Quel est le thème de ce sonnet ?

Un commentaire de ce poème.

Et encore.


Joachim du Bellay


Joachim du Bellay nait en 1522 en Anjou.

Héritier d’une famille célèbre par ses hommes de guerre et ses diplomates, maladif et orphelin, il se tourne vers l’état ecclesiastique plutôt que la carrière militaire, comptant sur l’appui d’un cousin évêque et va étudier le droit à Poitiers, vers 1545.

Il apprend plus le latin que le grec, rencontre Muret, Salmon Macrin et Peletier du Mans, rédige ses premières poésies latines et françaises, et suit Ronsard au collège de Coqueret en 1547. Il étudie les anciens, apprend l’italien, publie déjà énormément (Défense et illustration, L’Olive, , un recueil de Vers Lyriques, un recueil de poésie pour la princesse Marguerite…

Il devient poète courtisan en 1549, mais tombe malade. Durant deux ans, il reste au lit, à lire et à composer. A la souffrance physique s’ajoute la surdité. Il n’a même pas trente ans.

De 1553 à 1557, il se rend à Rome auprés de son cousin cardinal. Douloureuse expérience qui révèlera son génie. Il y fréquente des humanistes, écrit en italien et en français, souffre du mal du pays et doit s’occuper de l’intendance du cardinal, fortement endetté.

En 1557, il retrouve Paris et son ami Morel. En 1558, il publie ses chef-d’oeuvre conçus en Italie, dont les célèbres Regrets.

Il retrouve la cour où il s’impose aussi grâce à des sonnets satiriques s’en prenant à d’autres poètes courtisans. En 1559, il doit faire face à des problèmes financiers et s’attirer les grâces du nouveau roi (François II).

Repris par sa surdité, vieilli avant l’âge, il meurt d’apoplexie, dans la nuit du 1 janvier 1560, en écrivant des vers.

Son oeuvre majeure, Les Regrets, ensemble de 191 sonnets, est une oeuvre personnelle. La sincérité savante de ses confidences, en plus de la maitrise de son art, en fait le plus moderne des poètes de la Pleïade.

Source : “XVIe Siècle”, collection littéraire Lagarde et Michard
Biographie rédigée par Fredleborgne et publiée sous Licence Art Libre (LAL 1.3)
http://www.inlibroveritas.net/auteur17.html