Montesquieu (1689-1755).
L’auteur.
Charles de Secondat, baron de la Brède, naquit au château de la Brède, dans le Bordelais, d’une famille de parlementaires. Il étudia le droit et devint président au Parlement de Bordeaux. La procédure toutefois ne l’intéressa pas. Il fréquenta l’Académie de Bordeaux où il lisait des travaux historiques et des mémoires scientifiques.
En 1721 il publia un roman, Les Lettres persanes, dans lequel il suppose que deux Persans, Rica (homme du monde) et Usbeck (philosophe réfléchi) visitent l’Europe et envoient de Paris leurs impressions à des amis restés en Perse. Ces lettres servent de cadre commode pour des observations satiriques sur la société. Plus hardi que La Bruyère, il attaque déjà les institutions, mais son audace tient plutôt de la plaisanterie ironique que de la critique politique.
Voulant préparer un grand ouvrage juridique, il se mit à voyager en Europe, en particulier en Angleterre. Puis il alla s’enfermer à La Brède au milieu de ses livres, étudiant l’Antiquité et les institutions romaines. En 1734, il publia un chapitre de son futur livre sous le titre de Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Il y rattache la grandeur des Romains au fait qu’ils recherchaient la liberté à l’intérieur et la guerre à l’extérieur. Ces idéaux réalisés, Rome les perdit: la liberté fut remplacée par un tyran, la guerre par le plaisir; et l’Empire devint la proie des Barbares.
Enfin, en 1748 parut L’Esprit des Lois. Cet ouvrage fut lu, admiré et critiqué vivement. Quand Montesquieu mourut en 1755, sa gloire était incontestée dans l’Europe entière.
Selon Montesquieu il existe une justice idéale, dont les lois sont l’application. Elles devraient donc être les mêmes partout. Nous constatons pourtant qu’elles sont différentes suivant les époques et les peuples. C’est que la justice absolue est modifiée par le gouvernement, le climat, la religion, l’économie, et d’autres facteurs.
Il distingue entre la tyrannie, basée sur la peur; la monarchie, basée sur l’honneur; et la démocratie, basée sur la vertu. Il semble opter pour une monarchie limitée par des corps intermédiaires (Eglise, Noblesse, Parlement). En plus, les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire doivent être séparés. L’Esprit des Lois représente ainsi cet esprit libéral, hostile aux abus de l’autorité qui oublie la justice absolue pour n’écouter que ses caprices.
d’après J.CALVET, Petite Histoire de la littérature française, Paris, Ed. de Gigord, 1966.
L’Esprit des Lois, 1748 – Chapitre XV(extrait)
Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais: Les peuples d’Europe ayant exterminé ceux de l’Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l’Afrique, pour s’en servir à défricher tant de terres.
Le sucre serait trop cher, si l’on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves. Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête; et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre.
On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir.
Il est si naturel de penser que c’est la couleur qui constitue l’essence de l’humanité, que les peuples d’Asie, qui font les eunuques, privent toujours les noirs du rapport qu’ils ont avec nous d’une façon plus marquée.
On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Egyptiens, les meilleurs philosophes du monde, étaient d’une si grande conséquence, qu’ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui, chez les nations policées, est d’une si grande conséquence. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes; parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens.
De petits esprits exagèrent trop l’injustice que l’on fait aux Africains. Car, si elle était telle qu’ils la disent, ne serait-il pas venu dans la tête des princes d’Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d’en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié?
QUESTIONS.
1. Montrez que Montesquieu considérait avec un esprit critique la société de son temps.
2. Pourquoi ce fragment est-il ironique?
(L’ironie consiste à prétendre quelque chose, tout en voulant dire le contraire, souvent pour se moquer de quelqu’un ou de quelque chose.)
3. Montrez pour deux arguments de Montesquieu, que vous avez choisis, ce qu’il semble dire, et ce qu’il veut dire.
Remarque: dans le français de nos jours, le mot “nègre” a une nuance nettement péjorative!
L’Esprit des lois: la séparation des pouvoirs.
Il y a dans chaque Etat trois sortes de pouvoir: la puissance législative, la puissance exécutrice des choses qui dépendent du droit des gens, et la puissance exécutrice de celles qui dépendent du droit civil.
Par la première, le prince ou le magistrat fait des lois pour un temps ou pour toujours, et corrige ou abroge celles qui sont faites. Par la seconde, il fait la paix ou la guerre, envoie ou reçoit des ambassades, établit la sûreté, prévient les invasions. Par la troisième, il punit les crimes, ou juge les différends des particuliers. On appellera cette dernière la puissance de juger, et l’autre simplement la puissance exécutrice de l’Etat.
La liberté politique dans un citoyen est cette tranquillité d’esprit qui provient de l’opinion que chacun a de sa sûreté; et pour qu’on ait cette liberté, il faut que le gouvernement soit tel qu’un citoyen ne puisse pas craindre un autre citoyen.
Lorsque dans la même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n’y a point de liberté; parce qu’on peut craindre que le même monarque ou le même sénat ne fasse des lois tyranniques pour les exécuter tyranniquement.
Il n’y a point encore de liberté si la puissance de juger n’est pas séparée de la puissance législative et de l’exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des gens serait arbitraire: car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d’un oppresseur.
Tout serait perdu si le même homme ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs: celui de faire des lois, celui d’exécuter les résolutions publiques et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers.
*le droit des gens: le droit qui règle les rapports entre les nations. * le droit civil règle les rapports entre les citoyens. *abroger: annuler *prévenir: empêcher *le différend: la dispute, le désaccord *arbitraire: non motivé, dépendant d'un caprice *un oppresseur: un tyran
QUESTIONS.
1. Comment appelle-t-on les trois sortes de pouvoir de l’Etat? Qui les exerce dans notre pays?
2. Dites, sans regarder le texte, comment l’interférence (de wederzijdse inwerking) des trois pouvoirs peut limiter la liberté politique des citoyens.
Montesquieu au bac français: étude(s) de ce fragment.
Et encore une deuxième étude.
Montesquieu dans Wikipedia.
Montesquieu (Memo)



