Charles Baudelaire (1821-1867).
Sa jeunesse se caractérise par un cynisme fort prématuré. Très jeune, il mène une vie de la Bohème littéraire au Quartier Latin.
Après un voyage vers les Indes, Baudelaire touche en 1842 son héritage et il devient le dandy dont l’élégance matérielle n’est toutefois «qu’un symbole de la supériorité aristocratique de l’esprit».
Son argent est tout gaspillé en 1844, et sa vie devient plutôt misérable, ce qui n’empêche pas une intense activité politique et littéraire : il sera notamment critique d’art et traducteur d’Edgar Allan Poe.
En 1857 paraissent Les Fleurs du Mal, poèmes d’un auteur dont la santé se ruine par l’opium et le haschisch.
L’année 1864 le voit exilé en Belgique. Le peu de succès qu’il y rencontre lui inspirera son pamphlet mordant Pauvre Belgique. Paraissent aussi ses Poèmes en prose.
En 1866 il rentre à Paris, aphasique et à demi paralysé. Il meurt en août 1867.
Les Fleurs du Mal (1857, 1861).
Ce recueil est loin de la «poésie pure» parnassienne, dont l’auteur le réclame. Il avoue lui-même que «dans ce livre atroce,j’ai mis toute ma pensée, tout mon coeur, toute ma religion, toute ma haine.» Il s’efforce à «extraire la beauté du Mal».
La dualité de son âme s’y traduit par deux tendances contraires :
-des aspirations vers l’Idéal (Dieu)
-le mal moral, le «Spleen», l’Ennui (Satan).
Ce Mal, qu’il ne saurait vaincre par la Poésie, l’Amour, la Ville (= le contact social), la Drogue, le Vice ou la mystique noire, trouve sa solution finale dans la Mort.
Le poète est un incompris, un «étranger», mais sa douleur est la condition pour la poésie, le monde supérieur, le Beau. Baudelaire est, comme François Villon, un représentant exemplaire des «poètes maudits», pour qui l’Art n’est possible qu’à condition de souffrir.
La destruction. (Les Fleurs du Mal)
Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon,
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
La forme de la plus séduisante des femmes,
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
10 Haletant et brisé de fatigue, au milieu
Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,Et jette dans mes yeux pleins de confusion
Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
Et l’appareil sanglant de la Destruction!
*impalpable : imperceptible, «ontastbaar» *spécieux : trompeur, «bedrieglijk» *le cafard : des idées noires, «neerslachtigheid» *haleter : «hijgen» *souillé : sali, «bezoedeld» *un appareil : un système
De Verwoesting.
Rusteloos roert aan mijn zij zich de Demon,
Hij drijft om me heen als een vluchtige walm ;
‘k Zwelg hem in en voel die doorschroeit mijn long,
En haar vult van een eeuwig en schuldig verlangen.Soms neemt hij, mijn passie voor de Kunst verstaand,
De vorm der verleidelijkste der vrouwen aan,
Huichelend, of ‘t om neerslachtigheid gaat,
Verslaaft hij mijn lip aan dranken der schande.Zo leidt hij mij heen, ver weg van Gods blik,
Hijgend, door moeheid gebroken, temidden
Der vlakten van ‘t Verdriet, doorlopend en leeg,En werpt voor mijn ogen, van ontsteltenis vol,
Kleren besmeurd, kwetsuren doorreten,
En dan het stelsel der Verwoesting, bloedrood !
1. Montrez que le Démon est partout.
2. De quelle façon rusée le Mal essaie-t-il de détruire l’homme?
3. Que signifie le 8e vers?
4. Quel monde le poète, accompagné par le Mal, découvre-t-il?
Le miroir. (Petits poèmes en prose.)
Un homme épouvantable entre et se regarde dans la glace.
«-Pourquoi vous regardez-vous au miroir, puisque vous ne pouvez vous y voir qu’avec déplaisir?»
L’homme épouvantable me répond: «-Monsieur, d’après les immortels principes de 89, tous les hommes sont égaux en droits; donc je possède le droit de me mirer; avec plaisir ou déplaisir, cela ne regarde que ma conscience.»
Au nom du bon sens, j’avais sans doute raison; mais, au point de vue de la loi, il n’avait pas tort.Les fenêtres. (Petits poèmes en prose.)
Celui qui regarde du dehors à travers une fenêtre ouverte ne voit jamais autant de choses que celui qui regarde une fenêtre fermée. Il n’est pas d’objet plus profond, plus mystérieux, plus fécond, plus ténébreux, plus éblouissant qu’une fenêtre éclairée d’une chandelle. Ce qu’on peut voir au soleil est toujours moins intéressant que ce qui se passe derrière une vitre. Dans ce trou noir ou lumineux vit la vie, rêve la vie, souffre la vie.
Par-delà des vagues de toits, j’aperçois une femme mûre, ridée déjà, pauvre, toujours penchée sur quelque chose, et qui ne sort jamais. Avec son visage, avec son vêtement, avec son geste, avec presque rien, j’ai refait l’histoire de cette femme, ou plutôt sa légende, et quelquefois je me la raconte à moi-même en pleurant.
Si c’eût été un pauvre vieil homme, j’aurais refait la sienne tout aussi aisément.
Et je me couche, fier d’avoir vécu et souffert dans d’autres que moi-même.
Peut-être me direz-vous: «Es-tu sûr que cette légende soit la vraie?» Qu’importe ce que peut être la réalité placée hors de moi, si elle m’a aidé à vivre, à sentir que je suis et ce que je suis?L’étranger.(Petits poèmes en prose.)
-Qui aimes-tu le mieux, homme énigmatique, dis? ton père, ta mère, ta soeur ou ton frère?
-Je n’ai ni père,ni mère, ni soeur, ni frère.
-Tes amis?
-Vous vous servez là d’une parole dont le sens m’est resté jusqu’à ce jour inconnu.
-Ta patrie?
-J’ignore sous quelle latitude elle est située.
-La beauté?
-Je l’aimerais volontiers, déesse et immortelle.
-L’or?
-Je le hais comme vous haïssez Dieu.
-Eh! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger?
-J’aime les nuages… le nuages qui passent… là-bas… les merveilleux nuages!Le chat.
Viens, mon beau chat, sur mon coeur amoureux;
Retiens les griffes de ta patte;
Et laisse-moi plonger dans tes beaux yeux,
Mêlés de métal et d’agate.Lorsque mes doigts caressent à loisir
Ta tête et ton dos élastique,
Et que ma main s’enivre du plaisir
De palper ton corps électrique,Je vois ma femme en esprit. Son regard,
Comme le tien, aimable bête,
Profond et froid, coupe et fend comme un dard,Et, des pieds jusques à la tête,
Un air subtil, un dangereux parfum
Nagent autour de son corps brun.Une Charogne.
Recueil: Spleen et idéal.
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d’été si doux:
Au détour d’un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,Le ventre en l’air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d’exhalaisons.Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu’ensemble elle avait joint;Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Vous crûtes vous évanouir.Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D’où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.Tout cela descendait, montait comme une vague
Ou s’élançait en pétillant
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
Vivait en se multipliant.Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Seulement par le souvenir.Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d’un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu’elle avait lâché.– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion!Oui! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Apres les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.Alors, ô ma beauté! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
De mes amours décomposés!
Charles Baudelaire
Né Charles-Pierre Baudelaire à Paris le 9 avril 1821. Son père meurt alors qu’il n’a pas six ans, et sa mère se remarie avec le lieutenant-colonel Aupick, que Baudelaire détestera.
Il obtient son baccalauréat en 1839, mais délaisse ensuite ses études de droit auxquelles il préfère les filles. Inquiète, sa mère veut l’éloigner de Paris, et Baudelaire embarque en juin 1941 pour Calcutta. Une tempête force le bateau à faire escale à l’île Maurice, puis à l’ïle Bourbon (la Réunion). Baudelaire choisit de rentrer en France.
En 1842, majeur, il prend possession de son héritage qu’il dissipe rapidement. Il fréquente des cercles d’artistes. En 1844, sur les instances de sa mère, un tribunal lui retire le libre-accès à ce qui reste de sa fortune. Il collabore à divers journaux. En 1848, lors des journées révolutionnaires, il prend le parti des insurgés et monte sur les barricades, réclamant la tête de son beau-père.
En 1852, il publie des traductions de l’oeuvre de Poe, qui font toujours référence, ainsi qu’une étude sur celui-ci. Il mène une vie vagabonde, entretient plusieurs liaisons.
En 1855, il publie plusieurs poèmes des Fleurs du Mal, édition complétée en 1857 qui lui vaut d’être censuré et condamné à une amende pour immoralité. En parallèle, il publie également des poèmes en prose.
En 1861-1862, il pose sa candidature à l’Académie française, puis se désiste. Il fait publier une deuxième édition, augmentée, des Fleurs du Mal, ainsi que des Petits poèmes en prose. En 1864, il se rend à Bruxelles pour y faire des “lectures”. Sa santé se dégrade.
En 1866, il est frappé d’un ictus hémiplégique accompagné d’aphasie. Il est ramené à Paris, où il meurt le 31 août 1867. Il est inhumé au cimetière Montparnasse.
Biographie rédigée par Plume et publiée sous Licence de documentation libre (GFDL 1.2)
(http://www.inlibroveritas.net/auteur58.html)
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