Michel de Ghelderode

1er avril
Michel de Ghelderode


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Michel de Ghelderode, pseudonyme d’Adémar Adolphe Louis Martens, est un auteur dramatique, chroniqueur et épistolier belge d’origine flamande et d’expression française. Il est né à Ixelles le 3 avril 1898 et mort à Schaerbeek le 1er avril 1962.

Auteur prolifique, il a écrit plus de soixante pièces de théâtre, une centaine de contes, de nombreux articles sur l’art et le folklore. Également auteur d’une impressionnante correspondance de plus de 20 000 lettres, il est le créateur d’un univers fantastique et inquiétant, souvent macabre, grotesque et cruel.

Brueghel Le triomphe de la mort

Ghelderode situe son théâtre dans les traditions théâtrales hispaniques et anglo-saxonnes des époques de la pré-Renaissance et de la Renaissance ; il insiste sur la rupture qu’il tient à marquer avec le théâtre français classique ou contemporain.

Auteur profondément baroque, sensible à l’art flamand et aux influences bouffonnes tenant parfois de la pantomime, de la marionnette et de la mascarade, il développe l’idée, précédemment théorisée par le dramaturge Antonin Artaud dans son livre Le Théâtre et son double, d’un théâtre de la cruauté : Ghelderode en fait le thème central d’une pièce en un acte, L’École des bouffons, écrite en 1942, et il utilise ce thème dans nombre de ses pièces comme Escurial, Barabbas, La Farce des ténébreux, Hop Signor !, La Balade du Grand Macabre

Ghelderode, c’est le diamant qui ferme le collier de poètes que la Belgique porte autour du cou. Ce diamant noir jette des feux cruels et nobles. Ils ne blessent que les petites âmes. Ils éblouissent les autres.

Jean Cocteau

Contenu soumis à la licence CC-BY-SA. Source : Article Michel de Ghelderode de Wikipédia en français (auteurs)

J’errais par un sombre et brumeux matin dans je ne sais plus quel sordide quartier mercantile, sorte de puant entrepôt ou d’asphyxiant dédale bordant la fangeuse Tamise. Il bruinait. Les contemporains rencontrés avaient des faces de bandits ou de malades. Oserai-je nommer flânerie cette errance sur le pavé gras, dans une brume qui paraissait contenir toutes les pestes historiques ? Mais que faire pour user l’ennui ? « Ah ! soupirai-je, si j’avais quelque ami dans cette ville monstrueuse !… » Je me félicitais cependant de n’y avoir pas d’ami et de rester si parfaitement solitaire.

— S’il vous plaît, Méphisto ?…
— C’est ici, monsieur !… grinça une voix désagréable.
Avec plus de sang-froid, bien que toujours sous le choc de la surprise, je poursuivis :
— Le diable, n’est-ce pas ? et non son remplaçant, je dis le diable en personne ?…
La voix confirma :
— Précisément, monsieur, le diable lui-même et non un diable de paille.
Une invisible dextre prit mon bras et m’entraîna. Où donc ? Évidemment, j’étais toujours à Londres, mais si l’on connaît plus ou moins la « surface » des villes, que sait-on de leur sous-sol, en direction des profondeurs du globe ? Ainsi j’avançais en titubant, entraîné avec une douce insistance. Et soudainement un voile se déchira, une tenture glissa sur ses anneaux, et j’étais poussé dans une salle assez vaste et baignée d’une lumière filtrée par un velum. La main du guide me conduisit jusqu’à un confortable fauteuil, le seul objet qui garnissait cette salle, et eut la condescendance de me faire basculer, de manière à ce que je tombasse assis sur les coussins.

Le diable posa son beau regard sur moi et me salua cérémonieusement, une main sur le cœur. Je me soulevai de mon fauteuil et je rendis la politesse. Mais déjà, opérant une brusque volte, le diable traçait dans le vide des gestes incantatoires qui eurent pour effet de faire s’évaporer les toiles noires du fond. Et je pus admirer un second théâtre, en profondeur, dont le décor représentait une grotte enchantée sous éclairage si intensément rouge que les paupières me battirent. Et Méphisto l’écarlate s’était volatilisé dans cette combustion. Je ne voyais plus que son blême visage et le jeu de ses mains dégantées, des mains interminables qui prenaient feu à cause des grosses bagues qui les ornaient.

Sortilèges (1941), Michel de Ghelderode, éd. Gallimard, 2008