La housse coupée en deux

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Un riche bourgeois d’Abbeville jouissait d’une fortune assez considérable. Mais étant entré en guerre avec une famille puissante, la crainte qu’il eut d’en être écrasé lui fit prendre le parti de renoncer à sa ville et de venir s’établir à Paris, avec sa femme et son fils. Là il fit hommage au roi et devint son homme *. Quelques connaissances qu’il avait en fait de négoce, et dont il profita pour établir un petit commerce , lui aidèrent encore à augmenter son pécule. On l’aima bientôt dans le quartier, parce qu’il était officieux et honnête. Il est si aisé quand on le veut de se faire chérir ! On n’a besoin pour cela que de bonne volonté; souvent il n’en coûte pas une obole.

Le prud’homme passa ainsi sept années, au bout desquelles Dieu retira à lui sa femme. Il y en avait trente qu’ils étaient unis, sans jamais avoir eu ensemble le moindre différend. Le fils, pendant plusieurs jours, parut si affligé de cette perte, que le bourgeois se vit obligé de le consoler.

— Ta mère est morte, lui dit-il, c’est un malheur sans remède. Prions Dieu seulement qu’il lui fasse miséricorde. Nos pleurs ne nous la rendront pas. Moi-même j’irai bientôt la rejoindre; il faut s’y attendre : à mon âge, ou ne doit plus se flatter de vivre longtemps. C’est de toi maintenant, beau fils, que dépend ma consolation. Tous mes parents et amis sont restés en Ponthieu, je n’ai plus personne ici; tâche de devenir bon sujet ; et si je trouve une fille sage et bien née, dont la famille puisse me fournir une société agréable, quelque dot qu’on me demande , je te la donnerai en mariage , et je finirai près de vous deux mes vieux jours.

Or dans la même rue que le bourgeois, et tout vis-à-vis de lui, logeaient trois frères chevaliers, gentilshommes de père et de mère, et tous trois estimés pour leur valeur. L’aîné était veuf et avait une fille. Toute cette famille était pauvre, non qu’elle fût née sans fortune ; mais dans un moment de détresse ayant été obligée de recourir à des usuriers , et l’emprunt par l’accroissement rapide des intérêts étant monté à forte somme, ses biens se trouvaient engagés ou saisis. Il ne restait guère au père que la maison qu’il habitait. Elle était si bonne qu’il eût pu aisément la louer vingt livres ; il aurait mieux aimé la vendre; mais il ne le pouvait , parce que c’était un bien de sa femme, qui de droit revenait à sa fille.

Le bourgeois alla faire aux trois frères la demande de la demoiselle. Ceux-ci , avant de lui répondre, voulurent savoir quelle était sa fortune.

— Tant en argent qu’en effets , répondit-il , je possède quinze cents livres : tout cela a été acquis loyalement. J’en donnerai dès à présent la moitié à mon fils , et il aura l’autre moitié après ma mort.

— Beau sire, reprirent les frères, ce n’est pas là ce qu’il nous faut. Vous promettez aujourd’hui de laisser à votre fils, après tous, une moitié de vos biens, et vous le promettez de bonne foi, nous n’en doutons pas. Mais d’ici à ce temps-là, l’envie n’a qu’à vous prendre de vous faire moine ou templier; vous donnerez alors tout au couvent,
et vos petits-enfants n’auront rien.

Les trois frères exigèrent donc que le bourgeois fît , avant de conclure , une donation entière de tout ce qu’il possédait ; sinon ils se refusaient au mariage. Le bonhomme , de son côté , ne voulait point de pareilles conditions ; mais l’amour paternel l’emportant enfin , il y consentit, et, en présence de quelques témoins qui furent convoqués dans la maison, il renonça solennellement à tout, sans se réserver seulement une maille pour déjeuner. Ce fut ainsi qu’il se mit dans la dépendance de ses enfants , et qu’il se donna lui-même le coup mortel. Hélas! s’il avait su quel sort lui était destiné , il n’eût eu garde vraiment de s’y dévouer.

La noce se fit; et un an après, les jeunes époux eurent un fils, qui crût en âge, et qui annonça beaucoup d’esprit et de bonnes qualités. Le vieillard, pendant ce temps, vécut tant bien que mal à la maison. On l’y souffrait , parce qu’il gagnait encore quelque chose par son industrie. Mais avec les années les infirmités s’accrurent ; il devint hors d’état de travailler, et alors on le trouva incommode. La dame surtout , qui était orgueilleuse et fière, ne pouvait le supporter; chaque jour elle menaçait de se retirer, si on ne le renvoyait, et elle persécuta si fort son mari que l’ingrat , oubliant ce qu’il lui devait, vint signifier à son malheureux père l’ordre cruel de chercher
ailleurs un asile.

— Beau fils , que me dis-tu ? s’écria le vieillard. Quoi ! je t’ai donné le fruit de soixante années de sueurs ; tu jouis par moi de toutes les aises , et pour récompense tu me chasses ! Veux- tu donc me punir de t’avoir trop aimé ? Au nom de Dieu , cher fils, ne m’expose pas à mourir de faim. Tu sais que je ne peux plus marcher; accorde-moi dans ta maison quelque coin inutile. Je ne te demande ni un bon lit ni les mets de ta table : un peu de paille sous cet appentis, du pain et de l’eau me suffiront. A mon âge il faut si peu pour vivre ! et d’ailleurs , avec mes infirmités et mes chagrins, je ne te serai pas longtemps à charge. Si tu veux faire l’aumône en expiation de tes péchés, eh bien! fais-la à ton père. En est-il une plus juste? Cher fils, rappelle-toi tout ce qu’il m’en’ a coûté de soins pendant trente ans pour t’élever; songe à la bénédiction que Dieu promet à ceux qui honoreront ici-bas leurs parents , et crains qu’il ne te maudisse à jamais , si tu oses devenir toi-même le meurtrier de ton père.

Ce discours touchant émut le fils ; mais il allégua l’aversion de sa femme et , pour le bien de la paix, il exigea que le vieillard sortît.

— Eh ! où veux-tu que j’aille ? répondit le prud’homme. Des étrangers me recevront-ils, quand mon propre fils me rejette ? Sans argent et sans ressources , il faut donc que je mendie le pain dont j’ai besoin aujourd’hui pour ne pas mourir ?

En parlant ainsi, la face du vieillard était toute baignée de larmes. 11 prit néanmoins le bâton qui l’aidait à se soutenir, et se leva en priant Dieu de pardonner à son fils. Mais avant de sortir, il demanda une dernière grâce.

— L’hiver approche, dit-il, et si Dieu me condamne à vivre encore jusqu’à ce temps , je n’ai rien pour me défendre du froid. La robe que je porte est en lambeaux; en reconnaissance de toutes celles qu’il m’a fallu te fournir pendant ta vie, beau fils, accorde-m’en une des tiennes. Je ne te demande que la plus mauvaise, celle que tu ne veux plus porter.

Celte légère faveur lui fut encore refusée : la femme répondit qu’il n’y avait point à la maison de robe pour lui. Il demanda au moins l’une des deux couvertures qui servaient pour le cheval; et le fils, voyant alors qu’il ne pouvait s’en défendre, fit signe au jeune enfant d’en apporter une.

Celui-ci n’avait pu voir sans attendrissement les adieux de son respectable aïeul. Il avait dix ans, et je vous ai déjà dit qu’il était plein de bonnes qualités. Il alla prendre à l’écurie la meilleure des housses , la coupa en deux , et vint en apporter la moitié au vieillard.

— Tout le monde veut donc ma mort? s’écria l’aïeul en sanglotant. J’avais obtenu ce faible soulagement pour ma misère , et on me l’envie !

Le fils ne put s’empêcher de gronder l’enfant d’avoir outrepassé ses ordres.

— Pardon , sire , répliqua le jouvenceau ; mais j’ai soupçonné que vous vouliez faire bientôt mourir votre père , et j’ai voulu seconder vos intentions. L’autre moitié de couverture , au reste , ne sera pas perdue , je la garde pour vous la donner, quand vous serez à votre tour devenu vieux.

Ce reproche si adroit frappa le fils coupable. Il sentit ses torts, et, se prosternant aux pieds de son père en lui demandant pardon , il le fit rentrer dans la maison, lui mit en main tous ses biens, et se conduisit à son égard dans la suite avec le respect et les soins qu’il lui devait.

* Soumis à certains devoirs, en retour desquels il avait droit à la protection royale.

d’après: Jacques Loyseau, Les fabliaux du moyen age: parmi lesquels se lisent Les aventures de Tyl L’Espiègle, Grisélidis …, Paris-Lyon, Périsse frères, 1848

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