La flûte enchantée – 1

Il était une fois un jeune prince d’une rare beauté, qui s’appelait Tamino. Il trouvait le temps long à la cour du roi, son père, dont tous les voisins étaient en paix, car cela l’empêchait d’exercer son courage.

Il partit en voyage sans aucune suite, ne voulant d’aide de personne dans les aventures qu’il cherchait. Après avoir pris part à des tournois dans les pays lointains qu’il traversait, il arriva en Egypte, où tout d’abord ce qu’il vit lui parut si remarquable qu’il ne pouvait se rassasier de regarder.

Un soir que déjà les premières étoiles scintillaient au ciel, sa curiosité fut vivement éveillée à la vue d’une forêt merveilleuse dont tous les arbres étaient en fleur et où le sol était couvert d’un parterre odorant. Soudain de ce gazon parfumé s’élança si promptement un serpent monstrueux, qu’une terreur jusqu’alors inconnue s’empara du jeune homme.

Il tira son épée, mais sa main trembla pour la première fois de sa vie, quand il vit droit devant lui la tête pointue, la langue venimeuse et les yeux méchants du serpent.

Il défaillit, l’épée s’échappa de ses mains, et il roula évanoui sur le sol. Il se sentait perdu, quand, à travers les arbres, parut une chasseresse habillée de noir et tenant une lance à la main. Elle en frappa si sûrement le monstre qu’il tomba mort : sur quoi, après avoir jeté un regard curieux sur le prince immobile, elle disparut aussi vite qu’elle était venue.

Bientôt le prince Tamino revint à lui; mais, quand il regarda autour de lui, il crut rêver. A quelques pas gisait sur le gazon le corps énorme et tout tacheté du serpent, et auprès se tenait une figure comme il n’en avait vu de sa vie.

C’était un homme, mais qui avait l’apparence d’un oiseau. De la tète aux pieds il était couvert de plumes éclatantes, qui s’agitaient à chaque mouvement, sans cependant se détacher de lui. Ses chaussures mêmes étaient garnies de plumes, ses genoux et ses bras seuls étaient nus. Une grande cage en bois, dans laquelle sautillaient et babillaient une multitude de petits oiseaux, était attachée sur son dos par une courroie dorée.

Sur sa tête il portait un cercle brillant autour duquel s’élevaient de hautes plumes de toutes couleurs. Sous ce plumage une figure humaine gaie, ronde, éveillée, avec de petits yeux vifs qui regardaient Tamino avec une expression telle que celui-ci ne savait s’il devait rire ou non.

Le prince se leva vivement etdemanda, en montrant le serpent : « Qui a tué ce monstre? — Moi! » dit l’homme emplumé avec importance, et toutes ses plumes s’agitèrent sur son corps. « Toi? Mais tu ne portes aucune arme sur toi! Qui es-tu donc? Comment t’appelles-tu et comment es-tu venu ici ? – Des armes? » répéta l’homme aux plumes un peu interloqué ; mais, se remettant bientôt : « Votre épée était là; c’est avec elle que j’ai tué le serpent. Comment je me nomme? Papagéno! »

Là-dessus il se mit à tourner sur un pied avec une rapidité vertigineuse de sorte que ses plumes voletaient, et que tous les petits oiseaux criaillaient dans la cage tandis que lui même chantait, couvrant leurs cris:

Je suis l’oiseleur :
Oisillon, oiselle,
Ma voix vous appelle,
Venez au charmeur.

« Maintenant vous savez comment je suis venu ici : je viens piper les oiseaux. Voulez-vous voir comment l’on fait? Cachez-vous et ne bougez pas ! »

Le prince, qui était curieux, se cacha avec empressement derrière un arbre. Papagéno mit bas sa cage, s’assit au pied d’un arbre, tira de sa ceinture un appeau composé d’un nombre incalculable de petits roseaux adaptés l’un à l’autre, et se mit à en tirer un son clair et pur qui se répandit au loin.

Alors accoururent beaucoup, beaucoup d’oiseaux. L’air en était littéralement obscurci. Les sentiers du bois qui conduisaient à la clairière où le charmeur d’oiseaux était assis fourmillèrent bientôt d’autruches et de pélicans aux longs pieds, de cigognes et de grues qui se perchèrent sur la cime des arbres, de canards et d’oies arrivant en foule. Sur chaque branche, sur chaque rameau, au-dessus de la tête de Papagéno, se posaient des perroquets, des colibris et des merles dorés, des faisans et des rouges-gorges en quantité.

Tous se tenaient muets et tranquilles, écoutant les sons gais et clairs du pipeau. Papagéno étendait quelquefois la main tout en jouant, saisissant soit un petit colibri, soit un perroquet multicolore, et mettait sa prise dans la cage. Mais comme il était au milieu de sa plus belle modulation, tous les oiseaux se mirent soudain à pousser des cris aigus.

Le charmeur s’assit tout étonné et vit la chasseresse noire qui était revenue sur ses pas et qui tournait autour du prince Tamino en le guettant.

Celui-ci s’avançait précisément entre les arbres. Alors elle lui dit : « Prince ! Je suis envoyée par ma souveraine, la puissante Reine de la Nuit. Elle a appris par moi qu’un jeune chevalier est entré sur son territoire et que j’ai dù venir à son secours. Êtes-vous prêt à supporter ses reproches? Alors attendez ici qu’elle paraisse ! »

Tamino se redressa fièrement et dit d’une voix forte : « J’y consens ! »

Alors il sentit comme si quelqu’un le tirait par la manche ; il se tourna machinalement et aperçut auprès de lui Papagéno qui lui disait tout bas : « Prenez garde ! La Reine de la Nuit est une méchante enchanteresse et cette femme noire ne vaut guère mieux : prenez garde à elles ! »

Il en aurait probablement dit davantage si la chasseresse noire ne s’était retournée de son côté. «Ah! Papagéno, » dit-elle, « tout à l’heure, tu mentais en te vantant d’avoir tué le serpent, et maintenant tu veux calomnier ma reine ! Regarde bien ! je vais te faire un cadeau qui convient aussi bien aux menteurs qu’aux bavards ! » Elle leva le bras, attacha un cadenas de fer à la bouche de Papagéno et disparut.

« Qui était-ce donc? » demanda le prince Tamino en s’adressant à Papagéno.

Le pauvre charmeur ne pouvait pas lui répondre. Le cadeau de la chasseresse lui fermait la bouche, et tout ce qu’il pouvait émettre était un plaintif : « heu ! heu ! heu ! » Des larmes coulaient sur sa grosse figure rouge, il sautait tantôt sur une de ses jambes emplumées, tantôt sur l’autre, en faisant signe au prince de lui retirer le cadenas. Celui-ci y faisait tous ses efforts. inutilement! Il paraissait solidement collé.

d’après : La Flûte Enchantée et Bouton d’Or, Paris, Jouvet et Cie, 1880

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