La flûte enchantée – 2

Dans l’intervalle, la nuit était venue tout à fait et le ciel se couvrait d’étoiles étincelantes. Tout d’un coup une lumière brillante perça les branches, la pleine lune monta, s’élevant au-dessus de la cime des arbres. Comme le prince Tamino, à l’aide de celte lueur argentée, regardait en l’air, il vit une figure féminine, sombre et en même temps lumineuse, se détacher sur le disque de la lune.

Elle semblait assise sur le bord de celle-ci comme sur un divan : sa longue robe noire, parsemée d’étoiles brillantes, flottait dans l’air, et le haut de son corps ainsi que sa tête paraissaient être dans la lune même. Sur son front splendide et fier étincelait une couronne royale d’où un voile noir et transparent descendait jusqu’à ses genoux. Tout autour d’elle volaient en quantité innombrable des chauves-souris et de noirs corbeaux.

Le prince Tamino se tenait droit et fixe, la regardant au-dessus de lui. C’était la reine des enchanteurs, la Reine de la Nuit ! La lune descendit à ras de terre comme un nuage, jusqu’à ce que la reine eût touché le sol de sa robe, et celle-ci dit d’une voix harmonieuse : « Ne crains rien, prince, et écoute-moi ! Pamina, ma chère et unique fille, devait être enlevée par moi des mains du puissant et cruel Sarastro.

Je n’ai pu la lui arracher. Veux-tu être son chevalier et me la ramener? et, en récompense, Pamina sera ta femme! — Je veux être le chevalier de Pamina, » s’écria joyeusement Tamino. « Dis-moi seulement, illustre Reine, quel chemin conduit au château du méchant Sarastro. »

— Reçois mes remerciements, noble jeune homme, pour ta promesse ! » fut-il dit de la lune ; « je te fais don de trois garçons adroits comme conducteurs, qui te seront des guides sûrs. Comme signe de ma faveur, prends cette flûte d’argent. Ses accents donnent la gaieté aux gens tristes, soutiennent les braves dans le danger et rendent les lions et les tigres aussi doux que des agneaux. »

Pendant que la Reine de la Nuit parlait, la pleine lune montait lentement : la robe flottante de la reine semblait s’étendre sur le monde entier et couvrit bientôt de son ombre le disque argenté. Comme les yeux de Tamino s’abaissaient, il vit devant lui trois charmants petits garçons : l’un lui donna une petite caisse et dit : « La Reine m’a ordonné d’apporter ici le portrait de sa fille pour que tu puisses la reconnaître. »

Le second ajouta : « J’ai reçu de ma maîtresse la charge de m’occuper de ta nourriture pendant ton voyage. »

Le troisième dit en riant : « Moi, j’ai l’ordre de t’adjoindre Papagéno comme serviteur. »

Quand le charmeur entendit ces paroles, il fit un bond de joie, pensant que sa peine était finie, et il s’apprêta à retirer le cadenas de sa bouche ; mais cela n’alla pas si vite. Le troisième garçon remua la tète et dit : « Non, je ne te permets pas de l’ôter avant que tu sois sûr de pouvoir retenir ta langue. » Alors, de nouveau, de grosses larmes coulèrent sur les joues rebondies de Papagéno et il montra par signes qu’il allait mourir de faim. Le garçon se mit à rire derechef, toucha la serrure du bout du doigt et offrit à Papagéno un fruit excellent. Aussitôt le cadenas sauta et la bouche libre mordit vivement dans la figue succulente. Mais son envie de parler était encore plus grande que sa faim et il se mit à bégayer : « Pa — pa — pa » — Crac ! le cadenas se referma. Aucune prière n’y fit, rien ne bougea.

Comme consolation, le garçon lui donna un carillon en argent, dont les cloches avaient un son si doux, que tous les oiseaux se mirent à chanter dans la cage de Papagéno, quoiqu’il fît nuit. Cela rendit la gaieté au charmeur, qui remit sa cage sur son dos.

Dans cet intervalle le premier garçon avait fait signe de le suivre au prince, qui contemplait toujours le portrait de Pamina, et était parti avec ses compagnons à travers le bois. Les cheveux des trois garçons brillaient comme la lumière de la lune, si bien que Tamino et Papagéno pouvaient les suivre facilement, quelque obscurs que fussent les sentiers. Ils marchèrent jusqu’à l’aurore, quand le soleil se leva.

Ils continuèrent d’avancer ainsi, sans cesse ni repos, pendant sept jours.

d’après : La Flûte Enchantée et Bouton d’Or, Paris, Jouvet et Cie, 1880

Contes, fables et légendes

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