La flûte enchantée – 4

Au milieu d’une troupe de prêtres vêtus de blanc s’avançait, monté sur un éléphant couvert de harnais de pourpre, un homme magnifique, fier et grave, dans des vêtements de prince.

« Sarastro ! » s’écria Pamina dès qu’elle l’eut aperçu. Celui-ci demanda d’une voix douce, mais sévère : « Tu t’enfuis, Pamina ? »

Pamina se mit à genoux et pria Sarastro à mains jointes de ne pas être fâché contre elle. Elle désirait ardemment revoir sa mère, et ce prince était envoyé par la Reine de la Nuit pour la conduire auprès d’elle. Sarastro d’un signe de tête ordonna aux trois fugitifs de se tenir à ses côtés.

Arrivés devant le temple, Sarastro mit pied à terre et fit avec toute sa suite une entrée solennelle par les portes d’or. Tamino s’arrêta devant ces merveilles, et contempla l’intérieur du temple. Sur des socles de marbre rouge se tenaient debout ou assises des statues gigantesques de dieux égyptiens dont un seul membre était beaucoup plus gros que l’homme le plus grand. La pourpre et le brocard d’or pendaient en guise de rideaux devant la salle intérieure du temple, des pierres précieuses et des cristaux resplendissaient sur les sièges et les moulures.

Mais Sarastro était encore plus magnifique à contempler que le temple lui-même. Il s’était majestueusement assis sur un trône et dit à Pamina et à Tamino : « Quoique vous soyez tous deux coupables à mes yeux, toi, Pamina, parce que tu voulais me fuir secrètement, et toi, Tamino, parce que tu es venu ici avec des idées de vengeance, je ne vous en veux pas. Dans ce temple on ne connaît ni la haine ni la vengeance et encore moins le mensonge ! C’est la vérité que je vous dis : j’ai enlevé la bonne, la pieuse Pamina à sa mère, parce que la Reine de la Nuit, en mauvaise enchanteresse, voulait gâter son cœur innocent.

« Veux-tu, prince, toi qui es un cœur noble et pur, conquérir Pamina comme compagne ? Dans ce cas, vous devez tous deux prouver que vous avez la ferme volonté de rester dans la vérité et la bonne foi, même si le danger vous environne. Voulez-vous être loués, suivre tous deux votre route difficile sans murmure ni faiblesse, pour en avoir une belle récompense? En attendant votre union, tendez vos mains. »

Aussitôt tous deux tendirent leurs mains : jusqu’à Papagéno qui levait ses cinq doigts en l’air quoiqu’on ne lui eût rien demandé. Mais il pensait tout bas que peut-être, par ce moyen, son cadenas s’ouvrirait et qu’il obtiendrait aussi une femme pour lui, comme il en souhaitait une depuis longtemps déjà.

Sur un signe de Sarastro, Pamina et Tamino se mirent à genoux et Papagéno se hâta d’en faire autant. Trois prêtres s’avancèrent dont deux étendirent de grands voiles noirs sur le prince et la princesse. Le troisième toucha le cadenas de Papagéno : il sauta aussitôt de sa bouche. Au même instant retentirent, comme poussés par plusieurs voix ensemble, dans la salle du temple : Silence! Immobilité!

Les deux premiers prêtres prirent par le bras les deux jeunes gens voilés, et Papagéno suivit, enchanté. Mais quand tous furent passés de la grande salle du temple dans un passage à voûte élevée, le bon Papagéno, qui ne se sentait déjà plus capable de tenir sa bouche fermée, demanda indiscrètement : « Où donc va-t-on maintenant? »

Crac! le cadenas revint sur sa bouche. Il ne pouvait plus remuer un membre, et pendant ce temps le cortège avec les jeunes gens voilés disparaissait à distance. Le prince et la princesse eurent bientôt atteint la sortie du temple qui donnait sur un pays étranger.

Alors les prêtres leur retirèrent leurs voiles, leur indiquèrent un chemin qui remontait entre des rochers et s’en retournèrent silencieusement, tandis que Tamino et Pamina marchaient courageusement en avant. Tantôt un gouffre s’ouvrait aux pieds des voyageurs, tantôt un effroyable oiseau de proie plongeait du haut des airs en bas et des figures bizarres regardaient à travers les fentes des rochers.

Mais, dès le premier pas, Tamino avait approché sa flûte de ses lèvres et soufflait tout en marchant en avant. Pamina le suivait pas à pas, appuyant les mains sur ses épaules. Le son de la flûte enchantée leur donnait à tous deux un courage extraordinaire. Ils avançaient gaiement sans s’arrêter une fois, car leur route était tracée au milieu d’une mer de feu en ébullition.

Des flammes les harcelaient avec fracas de tous côtés et menaçaient de les étouffer. Ils allaient intrépidement sans avoir un seul cheveu brûlé.

Quand ils furent parvenus au bout, ils arrivèrent à une grotte horrible, où des trombes d’eau tombaient du haut des rochers et jaillissaient sur le sol à leurs pieds. Les flots montaient déjà jusqu’au-dessus de leur tète, mais Pamina ne montrait aucune frayeur et Tamino ne cessait pas de jouer. Ils échappèrent encore à ce nouveau danger sans avoir ni le pied ni un cheveu mouillé.

Mais le plus effrayant ce fut quand la Reine de la Nuit, debout sur le disque de la lune, apparut dans le ciel sombre, descendit et donna un poignard à Pamina avec l’ordre de tuer Sarastro. Alors la bonne Pamina effrayée s’écria qu’elle reconnaissait que sa mère qu’elle aimait tant était une méchante enchanteresse.

Épouvantée, elle jeta au loin le poignard qui était serré dans sa main pour tuer le bon, le doux Sarastro qui avait été si gracieux pour elle. Elle remuait tristement la tète et repoussait la main de sa mère.

Au même instant la lune et la reine s’enfoncèrent avec un fracas épouvantable dans les entrailles de la terre; puis apparut, dans un grand cercle d’or, Sarastro entouré de tous ses prêtres, devant Pamina et Tamino, au milieu d’une salle d’or, par les colonnades de laquelle passaient les accords d’une musique superbe.

« Vous avez victorieusement supporté l’épreuve, » dit-il : « en récompense soyez unis pour toujours et vivez heureux! » Pendant que le prince et la princesse se tenaient joyeusement par la main, survint Papagéno avec une figure lamentable et qui se mit à prier et à supplier, murmurant de sa bouche fermée : « Heu! Heu ! Heu! »

Les trois garçons arrivèrent alors et le mirent dehors, en liberté. Une toute jeune fille dont le visage rouge et rond comme une pomme souriait à Papagéno.

La robe courte, retenue par une ceinture large et brillante, était couverte de plumes de toutes couleurs. Les manches de son corsage et ses petits souliers étaient surchargés de plumes. Sur les boucles de ses cheveux était un cercle brillant, sur lequel étaient plantés de hauts panaches rouges. En un mot elle avait exactement le même aspect que Papagéno et dansait avec tant de sérénité d’âme sur la figure, qu’il se mit à sauter de même. A l’aide d’un petit saut elle s’approcha de lui, et arracha le cadenas de sa bouche en y touchant seulement.

Tous deux s’embrassèrent et dansèrent en l’air tant et tant que leurs plumes volaient, tandis qu’ils s’appelaient alternativement : « Papagéno !
Papagéna! »

Les trois garçons revinrent dans la salle d’or, s’inclinèrent profondément devant le prince Tamino et la princesse Pamina et déposèrent à leurs pieds leurs palmes et le bâton étoilé.

Accompagné de la bénédiction du noble Sarastro, l’heureux couple retourna dans la patrie du prince Tamino, à la grande joie du roi son père. Quand Tamino devint plus tard roi à son tour, il gouverna son peuple en sage, en prince aimant la vérité et la paix, jusqu’à la fin de ses jours.

d’après : La Flûte Enchantée et Bouton d’Or, Paris, Jouvet et Cie, 1880

Contes, fables et légendes

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