Le Paon

Le Paon
Jules Renard (1864-1910)

Il va sûrement se marier aujourd’hui.

Ce devait être pour hier. En habit de gala, il était prêt. Il n’attendait que sa fiancée. Elle n’est pas venue. Elle ne peut tarder.

Glorieux, il se promène avec une allure de prince indien et porte sur lui les riches présents d’usage. L’amour avive l’éclat de ses couleurs et son aigrette tremble comme une lyre.

La fiancée n’arrive pas.

Il monte en haut du toit et regarde du côté du soleil.

Il jette son cri diabolique : Léon, Léon.

C’est ainsi qu’il appelle sa fiancée. Il ne voit rien venir et personne ne répond. Les volailles habituées ne lèvent même pas la tête. Elles sont lasses de l’admirer. Il redescend dans la cour, si sûr d’être beau qu’il est incapable de rancune.

Son mariage sera pour demain. Et, ne sachant que faire du reste de la journée, il se dirige vers le perron. Il gravit les marches, comme des marches de temple, d’un pas officiel.

Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle.

Il répète encore une fois la cérémonie.

«Histoires naturelles»

Les Histoires naturelles reflètent l’aspect le plus aimable du talent de l’auteur. Jules Renard, qui se sentait devant les hommes une âme étroite et circonspecte, éprouvait à l’égard des bêtes une tendresse amusée qui fait le charme de cet ouvrage. Écrit à un moment où il avait la pleine maîtrise de ses dons, on peut y savourer la finesse d’un style qui allie le précis, le précieux et l’humour.

La portée du texte

Jules Renard fait du paon le symbole de la vanité, ce qui ne veut pas dire qu’il lui prête ce ridicule humain — il avait trop conscience, au contraire, de l’innocence animale. Cependant il joue sur cette équivoque et, tout en nous montrant les attitudes guindées du prince de la basse-cour, il en profite pour se moquer, d’une manière très légère et très indirecte, des vaniteux qu’il n’aimait guère. Met-il un sens caché quelque peu édifiant dans ce portrait charmant, ruisselant d’ironie ? Pas du tout : il sourit. Poil de Carotte n’a pas l’étoffe d’un moraliste…

Valeur dramatique

Ce texte est l’équivalent d’une petite scène de comédie.

1er acte : arrivée du paon sur la scène, préparation de la cérémonie.
« Il va sûrement se marier aujourd’hui… tremble comme une lyre ».

2e acte : coup de théâtre, l’absence de la fiancée.
« La fiancée n’arrive pas… il est incapable de rancune ».

3e acte : sortie du paon, sa déception pleine de dignité.
« Son mariage sera pour demain… jusqu’à la fin ».

Notons que cette dramatisation contribue à donner un aspect vivant et concret du personnage.

Style

Très difficile à définir, s’il se « sent » en fonction de sa charge d’humour à laquelle on peut être plus ou moins sensible.

Remarquons sa sobriété, son économie d’adjectifs, sa précision quasi scientifique — « un style de médecin » — de poète également, et c’est justement cette alliance qui en fait la saveur. Retenons, par exemple cette phrase somptueuse « Il relève sa robe à queue, toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle ». Puis, pour finir ce trait d’une simplicité percutante « Il répète encore une fois la cérémonie ».


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Jules Renard

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