François Villon

François Villon

Villon est mort on ne sait quand ni où. Et cependant son nom éveille toujours un large écho. Célébrité souvent équivoque… Un certain romantisme de la pègre a imposé l’image haute en couleur d’un mauvais garçon-poète, d’un «escholier» paillard, pillard, crocheteur, pipeur, et querelleur, menant joyeuse vie et traînant une semelle famélique avec des compagnons de sac et de corde, des gibiers de potence qu’il faillit bien suivre jusqu’à Montfaucon… Un truand de génie, en somme, mettant à profit ses fréquents séjours dans les culs de basse-fosse épiscopaux ou séculiers pour y composer des vers étonnamment modernes.

Mais que savons-nous, au juste, de Villon ? Peu de choses… Ce qu’il nous en dit lui-même et ce que nous révèlent les archives judiciaires et les registres de l’Université de Paris. Il n’en ressort même pas une certitude quant à son nom François de MONTCORBIER ? ou des LOGES ? ou les deux à la fois ? VILLON est le nom de son oncle, maître Guillaume de Villon, qui fut pour lui plus qu’un père. Le poète nous indique lui-même, avec humour, le lieu de sa naissance :

« Je suis François, dont ce me poise,
Né de Paris emprès Pontoise… »

Nous sommes en 1431. La guerre de Cent ans ravage la France. A Paris surtout, on a faim et froid. Cette misère générale est encore plus accentuée pour le jeune François dont le père meurt de bonne heure. Sa mère, pauvrette et ancienne, ne voit d’autre issue que de confier son fils au riche chapelain de St Benoît-Ie-Bétourné, son oncle. François manifeste une vive intelligence, et Maître Guillaume de Villon, au grand cœur et à la bourse bien garnie, est décidé à lui faciliter l’accès aux plus hautes situations. Pour un garçon pauvre et de petite extrace, une seule filière: celle de l’Université. Villon finira-t-il dans la peau d’un brillant avocat au Parlement, d’un Conseiller du roi ou d’un chanoine prospère ? Ses succès universitaires le laissent espérer si, toutefois, le bachelier (en 1449), puis maître ès arts (en 1452) Franciscus de Montcorbier, de Parisius et François Villon ne sont qu’une seule et même personne — ce qui reste à prouver.

La vie d’un écolier, c’est-à-dire d’un étudiant de l’Université, est rien moins qu’austère. Les chroniques de l’époque fourmillent des tours pendables commis par la population turbulente de la montagne Sainte-Geneviève. Placés sous la juridiction ecclésiastique, les étudiants jouissent d’une certaine impunité dont ils abusent — et Villon plus qu’un autre… Dans le Lais et le Testament, le poète évoque nombre de ces méfaits plus ou moins graves, qui vont des classiques farces de «potaches» aux beuveries couronnées par des rixes dans les tavernes louches de la Pomme du Pin, du Trou Perrette ou du Grand Godet… Ce sont aussi de menus larcins, de moins en moins menus, d’ailleurs, au fur et à mesure que nos compères s’enhardissent. Si pour le vol de poules ou de canards, Villon donne la palme aux dits Jean Le Loup et Cholet, il acquiert une enviable réputation d’écornifleur: ce ne sont que repues franches et banquets, gagnés sur la jobardise de tel ou tel bourgeois… En dépit de ces fredaines, Villon n’aurait peut-être pas déçu les espérances de son oncle, le docte et bon chapelain, si un malheureux incident n’était venu infléchir définitivement son destin. Le 5 juin 1455, un certain Philippe Sermoise, prêtre de son état, provoque Villon, le blesse et, finalement, est tué par lui. Villon juge prudent de s’éloigner quelque temps de Paris. Il obtient des lettres de rémission et rentre dans la capitale en 1456. Mais, entre temps, il a perdu le goût des études et aiguisé celui de bien vivre.

« Il n’est trésor que de vivre à son aise »…

Mais le moyen de vivre à son aise quand la bourse est pleine de vent? De l’argent, il y en a… dans les coffres du collège de Navarre. Dans la nuit de Noël 1456, le pauvre écolier s’acoquine avec trois crocheteurs et un clerc de son espèce — c’est-à-dire peu recommandable — et fait main basse sur cinq cents écus d’or, puis prend le large en déclarant bien haut, pour donner le change, qu’il va à Angers afin d’oublier le mépris d’une belle au cœur dur… De 1456 à 1461, il erre en province. D’aucuns affirment qu’il s’affilie aux «Coquillards», participant aux expéditions de ces brigands célèbres. Il en fréquente probablement quelques-uns, comme le laissent supposer ses ballades en jargon coquillard. Il a cependant des relations plus hautes: le duc Charles d’Orléans, par exemple, qui l’accueille quelque temps en sa cour, puis le duc de Bourbon. Mais

« Nécessité fait gens méprendre
Et faim sortir le loup du bois ».

Ladite nécessité pousse donc Villon à commettre on ne sait trop quels forfaits. Toujours est-il qu’on le retrouve, en mai 1461, dans les cachots sinistres de l’évêque d’Orléans, à Meung-sur-Loire. Le 2 octobre de la même année, le nouveau roi Louis XI vient passer par Meung Villon est libéré, complètement épuisé par cinq mois de régime au pain et à l’eau. C’est alors qu’il compose tout ou partie du Testament, dit le Grand Testament, où il met sa vie entière. À la fin de 1462, il revient à Paris, nullement assagi par le sort de ses amis Regnier de Montigny et Colin des Cayeux, pendus haut et court un peu auparavant. Dès le 3 novembre, il se retrouve emprisonné au Châtelet. Il en sort le 7, pour être de nouveau incarcéré un mois plus tard. Cette fois-ci, l’affaire est grave: impliqué — à tort, semble-t-il — dans l’agression d’un personnage important, il est questionné et condamné à être pendu et étranglé. Villon adresse une requête au Parlement de Paris. Mais, sans illusion, il se prépare à finir comme ses compagnons de la Coquille et compose la fameuse Ballade des Pendus. Contre toute attente, la peine de mort est commuée en bannissement de Paris pour dix ans. Le poète obtient un sursis de trois jours pour faire ses adieux, quitte la ville et disparaît pour toujours.

Villon : le premier poète «moderne».

De nombreux poèmes ont été attribués à Villon. Cependant, on ne peut lui reconnaître avec certitude que la paternité du Lais (appelé aussi Petit Testament), du Testament (dit le Grand Testament), de quelques pièces isolées et des ballades réunies sous le titre Le Jargon et le Jobelin (composées en jargon des Coquillards).

Villon n’a pas connu l’enfer des poètes, ce discrédit plus ou moins long où tombe leur œuvre après leur mort. De Clément Marot à Sainte-Beuve, en passant par Boileau, sans parler de la critique contemporaine qui lui assigne une place de choix dans le panthéon de la poésie française, le pauvre Villon n’a cessé d’être reconnu comme l’un des plus grands. On s’accorde à voir en lui le premier des poètes modernes.

«Moderne» qu’est-ce à dire ? On a comparé Villon à Rimbaud, Verlaine, Lautréamont, Apollinaire… en se référant souvent plus à sa vie mouvementée qu’à son oeuvre. Or, si Villon innove, c’est d’abord en tant que poète.

Avant lui, le poète était le plus souvent un chantre impersonnel, quel que soit son registre : gestes, romans courtois, fabliaux satiriques, poésie allégorique ou didactique. Rutebeuf, Christine de Pisan, Charles d’Orléans ont un accent déjà plus original, mais encore étouffé par de multiples conventions : sociales, philosophiques, morales et littéraires. Villon, lui, est intensément présent dans ses vers. En cela, il inaugure la poésie personnelle qui s’épanouira trois siècles plus tard avec les Romantiques dans un style fort différent toutefois. Mais cette présence qui nous touche est affaire d’intonation, beaucoup plus que de complaisance autobiographique. Il ne suffit pas d’être un brigand et de le proclamer, même avec art, pour être poète. Au-delà des péripéties, fussent-elles pittoresques, nous atteignons l’homme-Villon, et c’est ce qui nous émeut :

« Ce qui le rend éternel, ce n’est pas l’anecdote ni la science poétique ; ce n’est pas qu’il fut un brigand mal aimé ni un chantre parfait. C’est que son chant est l’émanation même de son être. De même que l’accent d’une voix peut nous toucher en dehors de ce qu’elle nous dit et du soin qu’elle prend à le faire, de même Villon nous est cher par l’intonation de son œuvre ».
J. CHARPIER, François Villon,Ed. Seghers

Quelle est cette intonation ? D’abord la sincérité : c’est le moi profond du poète qui nous est livré dans ces vers. Ensuite, une alliance subtile de mélancolie et de truculence, de tendresse et d’ironie, de bouffonneries et de graves méditations… C’est une extrême pudeur dans l’émotion et une certaine distance prise avec soi-même : le je s’adresse au moi avec un tu sans illusion, souvent caustique, mais nuancé de cette pitié fraternelle que le poète ressent pour lui comme pour ses frères humains, tous logés à la même enseigne de la mort inéluctable, tous capables du meilleur et du pire, « ni du tout fol(s), ni du tout sage(s) »… Et parmi eux, les plus aimés, ces enfants perdus : déshérités de tout poil, escrocs au petit pied, rebuts de la société, truands souvent malgré eux, qui s’en iront bientôt, triste lessive, sécher au soleil noir de Montfaucon… Cet accent si original, c’est enfin une hauteur de ton qui dépasse le particulier pour atteindre l’universel et l’éternel, sans jamais tomber dans l’emphase ni la convention.

« Villon poète et rien que poète, c’est-à-dire un homme qui chante la vérité désolante de l’homme, et par là nous en fait un sombre plaisir ».
J. CHARPIER, Op. cit.
Source

François Villon

La Ballade des Pendus

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