Bayard et François Ier

Bayard arme chevalier le roi de France, François Ier, après la bataille de Marignan (1515)

A la fin du XVe siècle, de grands changements s’étaient accomplis dans le monde. L’imprimerie avait été découverte ; les Grecs chassés de Constantinople par les Turcs, avaient apporté les manuscrits antiques en Occident et réveillé le goût pour l’étude. En 1492, Christophe Colomb agrandit la terre en découvrant l’Amérique. Les temps modernes commencent.

Le roi de France, Louis XII, avait entraîné son peuple à faire la guerre en Italie. Beaucoup de victoires avaient été rendues inutiles par beaucoup de défaites. Sans ces guerres, le règne de Louis XII eût été bien plus heureux. Cependant, la sagesse, la justice de son administration accrurent la prospérité du pays.

Son successeur, François Ier , qui était son cousin, voulut tout de suite réparer les malheurs qui avaient attristé les dernières années du règne. Il franchit hardiment les Alpes, força les Suisses qui gardaient les passages, à se replier sur Milan, et remporta une victoire décisive à la journée de Marignan. D’un seul coup le Milanais fut reconquis.

Un nom évoque la gloire des guerres d’Italie, c’est celui de Bayard, le chevalier sans peur et sans reproche.

Bayard ! Ce nom évoque la bravoure militaire, la générosité, un pont défendu par un seul homme contre toute une armée, une armure comme au moyen-âge, le respect à la parole donnée, la loyauté et la chevalerie avec tout ce que ce mot comporte d’élégance et d’héroïsme.

Au moment de l’avènement du roi François Ier , celui qui mérita d’être surnommé le chevalier sans peur et sans reproche remportait de grands succès en Italie, dans le Milanais où son roi vint le rejoindre. Les Italiens étaient soutenus par les troupes suisses, qui étaient excellentes. Une grande bataille se préparait. Le jeudi 13 septembre 1515, vers midi, on entendit mugir dans les rues de Milan, le taureau d’Uri et la vache d’Unterwalden. A ce signal, les Suisses, les cavaliers italiens, et l’artillerie sortirent de la ville et allèrent vers le camp français. On prévint François Ier , qui était sur le point de se mettre à table. Aussitôt, il s’arma et courut défendre l’artillerie, contre laquelle se portaient les efforts des Suisses. Les lansquenets menés par le duc de Guise, qui trouva la mort dans cet engagement, le comte de Saint-Pol et le bon chevalier Bayard, refoulèrent l’ennemi.

Plus de deux mille Suisses se campèrent en face de François Ier , qui les chargea gaillardement, se donnant autant que s’il avait été un simple gentilhomme et réussit à les rompre. Le combat dura dans la nuit. Elle était tombée depuis quatre heures que l’on se battait encore et avec un égal acharnement des deux parts.

Pendant la dernière charge, Bayard ayant eu son cheval tué sous lui, était remonté sur un autre gaillard coursier. Mais tandis qu’il se démenait au milieu des piques suisses, ses rênes furent coupées par les ennemis. C’est alors que le chevalier sans peur et sans reproche faillit être victime d’un accident qui aurait pu lui coûter la vie. Le cheval, ne se sentant plus retenu, partit au grand galop, traversa les rangs ennemis et emportait son cavalier vers un autre bataillon suisse, lorsqu’il dut s’arrêter dans les vignes qui l’empêchaient d’avancer.

Bayard crut que sa dernière heure était venue, car les Suisses ne l’auraient pas épargné, s’ils l’avaient tenu. Toutefois, il ne perdit pas son sang-froid. Il descendit de cheval aussi vite que le lui permettait son armure. Il se débarrassa rapidement de son armet et de ses cuissards, et se dirigea à quatre pattes vers l’endroit, où il entendait crier « France ».

Il rencontra tout d’abord le duc de Guise, qui fut bien étonné de le rencontrer ainsi démonté et lui fit donner un admirable cheval nommé le Carman, et qui justement était un présent que lui avait fait Bayard.

Il l’avait trouvé lors d’une autre bataille, à Brescia, et l’abandonna à la bataille de Ravenne, les flancs percés de deux coups de pique et la tête ensanglantée par plus de vingt coups d’épée. La noble bête, cependant, n’était point morte, et le lendemain, un soldat qui passait, l’entendit hennir avec tant de tristesse, que ce bon homme en eut pitié et la ramena au logis du chevalier, qui la fit soigner. L’animal se soumit doucement à tous les pansements, et en peu de temps il fut en état de reparaître sur les champs de bataille. Les combats l’excitaient à tel point que dès qu’il voyait une épée nue il courait la saisir avec les dents. On pense avec quel plaisir Bayard, heureux d’avoir échappé au péril et d’avoir retrouvé son magnifique cheval, se remit en selle.

Il lui manquait un armet, et il était extrêmement dangereux de combattre la tête nue. Un gentilhomme de ses amis vint à passer, un page le suivait en portant son armet que Bayard emprunta.

Cependant, la lune s’étant couchée, la nuit devint si noire qu’il fallut bien s’arrêter de combattre, car l’on ne savait plus si l’on attaquait un ennemi ou un frère d’armes. La victoire n’était point décidée. On suspendit le combat durant quelques heures.

Il reprit de plus belle au point du jour, mais dans des conditions différentes et très inégales, car les Français avaient tiré parti de la nuit en remettant de l’ordre dans leurs rangs. Et quand ce fut l’aube, la présence du roi que l’on avait cru mort parut aux soldats comme un gage de victoire, et bien qu’ils fussent épuisés par les efforts de la veille, ils reprirent courage. L’artillerie, dirigée par le grand maître Galiot de Genouillac, fit merveille. Elle seconda admirablement les lansquenets et portait le désordre parmi les Montagnards, qui après quatre heures de combat durent s’enfuir du côté de Milan.

La bataille de Marignan était gagnée. C’est un des grands combats de l’histoire. Le vieux maréchal Trivulce, qui avait pris part à dix-huit batailles, disait qu’elles n’étaient toutes que des jeux d’enfant, mais que Marignan était un combat de géants.

Il coûta cher aux deux partis. Quinze mille Suisses étaient tombés sur le champ de bataille, et du côté des Français, la noblesse fut très éprouvée. On déplora la mort du duc de Châtellerault, du sire de Bourbon-Carenci, frère du duc de Guise, des sires de Bussy, d’Amboise et d’Imbercourt, tous morts glorieusement.

Cependant, la victoire était incontestable et en valait la peine. La joie fut grande dans le camp français et bien que chacun eût fait son devoir avec vaillance, tout le monde s’accorda pour acclamer Bayard comme le héros de la journée.

Le roi François Ier , qui l’avait vu combattre, voulut lui donner une preuve éclatante de l’estime où il le tenait, en lui demandant de l’armer chevalier.

Il y avait cependant au camp français, de grands personnages : le duc de Bourbon, les ducs de Lorraine, de Savoie, de Ferrare; les maréchaux de La Palisse, de la Tremouille, d’Aubigny. Le roi préféra recevoir l’ordre de chevalerie de la main d’un simple capitaine. Et l’historien de Bayard, celui qui a signé modestement son œuvre : le loyal serviteur, ajoute que le roi « avait bien raison, car de meilleur il n’eût pu prendre ».

La cérémonie fut d’une grandiose simplicité.

François Ier , s’adressant au chevalier sans peur et sans reproche, lui dit:

« Bayard, mon ami, je veux être fait aujourd’hui chevalier par vos mains, car j’estime que le chevalier qui a combattu à pied et à cheval en tant de batailles doit être réputé le plus digne. »

« Sire, » répondit Bayard, « celui qui est roi d’un si noble royaume est chevalier sur tous les autres. »

« Point d’excuses, Bayard, » reprit le roi, « dépêchez-vous. Il ne faut ici alléguer ni lois, ni canons. Faites mon vouloir et commandement si vous voulez être du nombre de mes bons serviteurs et sujets. »

« Certes, » répondit alors Bayard, « si ce n’est assez d’une fois, puisque telle est votre volonté, je le ferais sans nombre pour accomplir,moi indigne, votre vouloir et commandement. »

Il prit alors sa bonne épée et en frappa trois coups sur l’épaule du roi en s’écriant :

« Sire, autant vaille que si c’était Roland ou Olivier, Godefroy ou Baudouin son frère. Certes, vous êtes le premier prince que oncques fis chevalier ; Dieu veuille qu’en guerre ne preniez la fuite. »

Il s’arrêta un moment, regarda son épée et lui adressa ainsi la parole :

« Tu es bien heureuse d’avoir aujourd’hui donné l’ordre de chevalerie à un si vertueux et puissant roi. Certes, ma bonne épée, vous serez moult bien comme relique gardée et honorée, et ne vous porterai jamais si ce n’est contre Turcs, Sarrasins ou Maures. »

Puis il fit deux sauts et la remit au fourreau.

Le roi de France était fait chevalier.

La victoire de Marignan eut non seulement des conséquences glorieuses mais encore l’effet le plus profitable, car elle ouvrit aux Français les portes de Milan et peu après le pape Léon X signa avec François Ier un traité d’alliance.

Le règne de François Ier fut rempli par des guerres presque continuelles. Elles avaient pour but de briser la puissance de Charles-Quint qui régnait sur l’Espagne et sur l’Autriche.

Il possédait avec le Brabant, l’Artois par lequel il pouvait arriver tout de suite en Picardie, à une trentaine de lieues de Paris. Il possédait le Hainaut, le Luxembourg qui lui ouvraient une route à travers la Champagne. Il tenait à l’est la Franche-Comté, c’est-à-dire le Jura, qui domine la Bourgogne. Empereur, il pouvait encore du côté de l’est jeter sur notre pays toutes les forces de l’Allemagne. Roi d’Espagne et maître du Roussillon, il pouvait envahir le midi de la France. Roi de Naples, il tenait en échec notre puissance en Italie. La maison d’Autriche devenait donc un danger pour la maison de France, et une rivalité qui devait durer plusieurs siècles s’engagea entre les deux puissances. Ce qui permit à François Ier de se mesurer sans trop de désavantage avec Charles-Quint, c’est que le sentiment national, déjà fort, grandissait du milieu des épreuves et des périls. Il n’était plus temps, pour qu’un ennemi, même aussi redoutable que Charles-Quint pût démembrer la France.

Le 16e siècle