Chateaubriand – Rêverie

Rêverie

Après le souper, je me suis assis à l’écart sur la rive; on n’entendait que le bruit du flux et du reflux du lac, prolongé le long des grèves; des mouches luisantes brillaient dans l’ombre, et s’éclipsaient lorsqu’elles passaient sous les rayons de la lune. Je suis tombé dans cette espèce de rêverie connue de tous les voyageurs; nul souvenir distinct de moi ne me restait; je me sentais vivre comme partie du grand tout, et végéter avec les arbres et les fleurs. C’est peut-être la disposition la plus douce pour l’homme; car, alors même qu’il est heureux, il y a dans ses plaisirs un fond d’amertume, un je ne sais quoi qu’on pourrait appeler la tristesse du bonheur. La rêverie du voyageur est une sorte de plénitude de cœur et de vide de tête, qui vous laisse jouir en repos de votre existence; c’est par la pensée que nous troublons la félicité que Dieu nous donne; l’àme est paisible, l’esprit est inquiet.

Chateaubriand, Voyage en Amérique – Description de quelques sites dans l’intérieur des Florides

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Chateaubriand