Déjà!

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Déjà

Cent fois déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu’à peine apercevoir; cent fois il s’était replongé, étincelant ou morose, dans son immense bain du soir. Depuis nombre de jours, nous pouvions contempler l’autre côté du firmament et déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et grognait. On eût dit que l’approche de la terre exaspérait leur souffrance.

« Quand donc, disaient-ils, cesserons-nous de dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut que nous? Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme l’élément qui nous porte? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil immobile? »

(…)

Enfin un rivage fut signalé; et nous vîmes, en approchant que c’était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure, et que de ces côtes, riches en verdures de toute sorte, s’exhalait, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits.

Aussitôt chacun fut joyeux, chacun abdiqua sa mauvaise humeur. Toutes les querelles furent oubliées, tous les torts réciproques pardonnés; les duels convenus furent rayés de la mémoire, et les rancunes s’envolèrent comme des fumées.

Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste. Semblable à un prêtre à qui on arracherait sa divinité, je ne pouvais, sans une navrante amertume, me détacher de cette mer si monstrueusement séduisante, de cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront!

En disant adieu à cette incomparable beauté, je me sentais abattu jusqu’à la mort et c’est pourquoi, quand chacun de mes compagnons dit « Enfin », je ne pus crier que: « Déjà! ».

Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1864.

C’est sous l’influence d’Aloysius Bertrand, qui avait publié en 1842 de petites pièces de prose rythmée, sous le titre de Gaspard de la nuit, fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, que Baudelaire, qui admirait beaucoup les rêveries et les délicats tableautins d’Aloysius, eut l’idée d’écrire, lui aussi, de courts poèmes en prose, mais en les appliquant non plus à la vie et aux choses d’autrefois comme avait fait son prédécesseur, mais au monde moderne et à sa vie intérieure personnelle. Il commença sans doute à les composer vers 1857, à l’époque de la publication des Fleurs du Mal et du procès qui la suivit: quelques-uns de ces poèmes en prose furent publiés dans le périodique Le Présent; ils s’appelaient alors Poèmes nocturnes; d’autres parurent en 1861, dans la Revue fantaisiste de Catulle Mendès; un grand quotidien, La Presse, en publia en 1862 une vingtaine, mais qui n’étaient pas tous inédits; enfin, Le Figaro en fit paraître quelques-uns sous le titre Le spleen de Paris, mais ses lecteurs les ayant jugés « ennuyeux » , il en cessa la publication. Baudelaire devait mourir en 1867 sans avoir vu paraître cet ouvrage. Ce n’est qu’en 1869 qu’Asselineau et Théodore de Banville (qui avaient pour cette œuvre une particulière admiration) publièrent les Petits poèmes en prose (au nombre de cinquante) dans l’édition Lévy des Œuvres complètes.

Le poème en prose intitulé Déjà parut le 10 décembre 1863 dans la Revue Nationale. Il fut, comme plusieurs poèmes des Fleurs du Mal, inspiré par le voyage forcé que Baudelaire fit, de mai 1841 à février 1842, à l’instigation du général Aupick, second mari de sa mère, qui voulait dompter cette nature rétive. Le navire sur lequel il avait été embarqué à Bordeaux devait le conduire aux Indes, à Calcutta. On sait qu’il n’alla point jusque-là, qu’après deux escales, à l’île Maurice et à l’île Bourbon (La Réunion), il faussa compagnie au capitaine à qui il avait été confié et revint en France par le premier paquebot. Cette traversée au cours de laquelle il s’était aliéné, par son caractère taciturne et arrogant, tous ses compagnons de voyage, et qui, si l’on en croit les déclarations qu’il fit à son retour, lui avait seulement donné la possibilité de lire les œuvres complètes de Balzac, lui valut, quoi qu’il en ait dit, un enrichissement considérable. Au contact des immensités marines, des chaudes terres équatoriales, des végétations exotiques, des paysages exubérants et vivement colorés, qu’il n’avait pourtant fait qu’entrevoir, son imagination prit essor, son inspiration fut fécondée. Ainsi plusieurs de ses poèmes — et non des moins beaux — portent l’empreinte de ce long voyage par mer dont ils sont soit des souvenirs précis soit de lointaines réminiscences, des visions plus ou moins transfigurées par la durée et la mémoire.

Ce poème comporte deux moments successifs:

Les derniers jours de la traversée.
On notera tout de suite les mots cent fois qui sont répétés et qui n’ont rien d’une exagération; il fallait en effet plus de trois mois pour faire sur un vaisseau à voiles le trajet de Bordeaux à l’île Maurice. L’homme moderne a perdu l’habitude de ces lentes traversées, de ces longs séjours marins pendant lesquels le regard se noie dans l’immensité de l’océan, sur cette étendue incommensurable dont aucun rivage, aucune terre ne viennent interrompre la monotonie et la solitude. Et chaque soir on voit le soleil se coucher, ou plutôt se plonger dans « cette cuve immense de la mer » (remarquer la justesse et la grandeur de la métaphore); chaque matin on peut l’en voir jaillir (verbe extrêmement juste aussi, car les rayons du soleil qui se lève semblent fuser de toutes parts) et ce globe du soleil apparaît tantôt radieux et étincelant, tantôt attristé et morose, selon qu’il se lève ou se couche dans un ciel pur ou sur un horizon nuageux…

Un fait nouveau s’est pourtant produit: dans la traversée qu’évoque Baudelaire, le navire a franchi l’équateur et vogue maintenant dans l’hémisphère austral, « de l’autre côté du firmament » : aussi les passagers peuvent-ils contempler d’autres astres et voir surgir, comme le dira plus tard Hérédia « du fond de l’océan des étoiles nouvelles… »

C’est ce que Baudelaire nomme, d’une métaphore un peu trop recherchée, « déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes ». Or, malgré l’intérêt que peut présenter, aux yeux d’un Européen, la contemplation du ciel austral, les passagers du navire voient leur mauvaise humeur s’accroître. Plus on approche de la terre, plus ils se plaignent de la traversée, du roulis qui entrave leur digestion, du vent qui trouble leur sommeil…

Ils souffrent et leur impatience augmente; ils en ont assez de vivre une vie incommode et inhumaine, prisonniers sur un océan sans bornes…

En vue du rivage
Enfin la terre est signalée on en approche, on la voit. Baudelaire nous donne en quelques lignes l’impresssion qu’elle produit de loin. On remarquera le choix des qualificatifs magnifique, éblouissante, riche en verdures… une délicieuse odeur, …

On remarquera surtout cette splendide image, où se mêlent l’abstrait et le concret, où le rythme poétique est aussi sensible que l’harmonie verbale:

« Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure. »

Cette odeur de terre luxuriante, de climat tropical, qui s’exhale du rivage, parvient à plusieurs kilomètres de distance jusqu’aux voyageurs, et, s’ajoutant à la certitude qu’ils ont de débarquer bientôt, leur apporte une sorte d’avant-goût de paradis terrestre. Alors, leur mauvaise humeur se change en joie; plus de récriminations, les querelles et les rancunes sont envolées; ces gens que l’exil avait dressés les uns contre les autres, cessent de s’en vouloir et redeviennent sociables, pleins d’aménité pour leurs compagnons de voyage.

Seul entre tous, le poète qui parle, loin da partager la joie générale, est envahi d’une tristesse morne, une tristesse qui confine au désespoir. Pourquoi? Parce qu’il ne parvient pas à se détacher de la mer, de cette mer qui l’avait séduit, envoûté, enveloppé de ses sortilèges. Pour dire le charme qui émane de la mer, le poète emploie des alliances de mots, des expressions antithétiques, telles que monstrueusement séduisante (la séduction, d’ordinaire, n’a rien de monstrueux!) son effrayante simplicité (ce qui est simple, d’ordinaire, n’effraye pas, mais l’uniformité de l’étendue marine a quelque chose qui nous épouvante). Surtout cet attrait quasi-magique de la mer s’explique par la ressemblance de celle-ci avec l’âme humaine; c’est une idée chère à Baudelaire, que la mer, par ses contrastes, ses sourires et ses colères, son perpétuel mouvement, ses changements presque subits, ressemble à l’homme, surtout à l’homme qui veut être libre et qui trouve dans le spectacle de la mer l’image de cette liberté qu’il aime et un espace sans limite ouvert à ses rêves et à sa pensée. On rapprochera des dernières lignes de ce quatrième paragraphe le célèbre poème des Fleurs du Mal, l’Homme et la mer:

Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer…

On remarquera, d’ailleurs, que dans ce poème Baudelaire dégage d’autres aspects de cette parenté entre l’âme humaine et la mer, et que dans la dernière strophe, qui fait contraste avec les trois quatrains précédents, il constate que cette parenté n’empêche pas la mer et l’homme de se combattre sans trève et sans pitié depuis des siècles.

Le poème en prose s’achève sur deux mots qui expriment et résument les réactions contrastées de l’auteur et de tous les autres passagers, au moment de toucher terre: Enfin! et Déjà!

Il y a d’une part, le commun des hommes, positifs et matérialistes, occupés avant tout de leur bien-être et de leurs commodités, et d’autre part le poète qui a senti la beauté sauvage de la mer et qui a su pénétrer son attachant secret*.

*On peut rapprocher aussi de ce texte ces lignes écrites par Baudelaire dans un recueil de notes intimes intitulé Mon coeur mis à nu:

« Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable? Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement; six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon de l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total? » .

Charles Baudelaire

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