Le flatteur parasite

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Le flatteur parasite

Je m’assis tout seul à une table. Je n’avais pas encore mangé le premier morceau, qu’un cavalier s’approcha de moi d’un air empressé.

« Seigneur écolier, me dit-il, je viens d’apprendre que vous êtes le seigneur de Gil Blas de Santillane, l’ornement d’Oviedo et le flambeau de la philosophie. Vous ne savez pas, continua-t-il en s’adressant à l’hôte et à l’hôtesse, vous ne savez pas ce que vous possédez; vous avez un trésor dans votre maison: vous voyez dans ce jeune gentilhomme la huitième merveille du monde. » Puis, se tournant de mon côté et me jetant les bras au cou: « Excusez mes transports, ajouta-t-il: je ne suis point maître de la joie que votre présence me cause. »

Mon admirateur me parut un fort honnête homme, et je l’invitai à souper avec moi. « Ah! très volontiers, s’écria-t-il; je sais trop bon gré à mon étoile de m’avoir fait rencontrer l’illustre Gil Blas de Santillane, pour ne pas jouir de ma bonne fortune le plus longtemps que je pourrai. Je n’ai pas grand appétit, poursuivit-il; je vais me mettre à table pour vous tenir compagnie seulement, et je mangerai quelques morceaux par complaisance. »

En parlant ainsi, il s’assit vis-à-vis de moi. On lui apporta un couvert. Il se jeta d’abord sur l’omelette avec tant d’avidité, qu’il semblait n’avoir mangé depuis trois jours. J’en ordonnai une seconde. Il mangeait d’une vitesse toujours égale, et trouvait moyen, sans perdre un coup de dent, de me donner louanges sur louanges, ce qui me rendait fort content de ma petite personne.

Il buvait fort souvent. Il versait du vin dans mon verre, et m’excitait à lui faire raison. Je ne répondais point mal aux santés qu’il me portait; ce qui, avec ses flatteries, me mit insensiblement de si belle humeur, que, voyant notre seconde omelette à moitié mangée, je demandai à l’hôte s’il n’avait pas de poisson à nous donner. Il y avait une belle truite, mais d’un prix très élevé.

« Apportez-nous la truite, dis-je fièrement, et ne vous embarrassez pas du reste. » L’hôte, se mit à l’apprêter, et ne tarda guère à nous la servir. A la vue de ce nouveau plat, je vis briller une grande joie dans les yeux du parasite. Enfin, après avoir bu et mangé tout son soûl, il voulut finir la comédie: « Seigneur Gil Blas, me dit-il, en se levant de table, je suis trop content de la bonne chère que vous m’avez faite pour vous quitter sans vous donner un avis important dont vous me paraissez avoir besoin. Soyez désormais en garde contre les louanges. Défiez-vous des gens que vous ne connaîtrez point. Vous en pourrez rencontrer d’autres qui voudront, comme moi, se divertir de votre crédulité, et peut-être pousser les choses encore plus loin; n’en soyez point la dupe, et ne vous croyez point, sur leur parole, la huitième merveille du monde. » En achevant ces mots, il me rit au nez et s’en alla.

Le Sage

Mots expliqués
* Parasite: Un parasite est celui qui vit ou cherche à vivre aux dépens d’autrui.
* Santillane, Oviedo: Villes d’Espagne.
* Lui faire raison: Boire en même temps que lui.

Questions et analyse des idées
1. Quel homme vint flatter Gil Blas. — 2. Quel discours lui tint-il? — 3. Quel était le défaut de Gil Blas? — 4. Quel profit l’étranger tira-t-il de ses flatteries? — 5. Comment se termina l’affaire? — 6. Où est le jugement de l’auteur et quel est-il?

Source

Le Sage

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