Le retour au pays natal

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Le retour au pays natal

Je me rappelle que lorsque j’arrivai en France, sur un vaisseau qui venait des Indes, dès que les matelots eurent distingué la terre de la patrie, ils devinrent pour la plupart incapables d’aucune manœuvre.

Les uns la regardaient sans pouvoir en détourner les yeux; d’autres mettaient leurs beaux habits, comme s’ils avaient été au moment de descendre; il y en avait qui parlaient tout seuls, et d’autres qui pleuraient.

À mesure que nous approchions, le trouble de leurs têtes augmentait: comme ils étaient absents depuis plusieurs années, ils ne pouvaient se lasser d’admirer la verdure des collines, le feuillage des arbres et jusqu’aux rochers du rivage couverts d’algues, de mousse, comme si tous ces objets leur eussent été nouveaux.

Les clochers des villages où ils étaient nés, qu’ils reconnaissaient au loin dans les campagnes, et qu’ils nommaient les uns après les autres, les remplissaient d’allégresse.

Mais quand le vaisseau entra dans le port, et qu’ils virent sur les quais leurs amis, leurs pères, leurs mères, leurs enfants qui leur tendaient les bras en pleurant et qui les appelaient par leurs noms, il fut impossible d’en retenir un seul à bord.

Tous sautèrent à terre, et il fallut suppléer aux besoins du vaisseau par un autre équipage.

Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814)

Source

Bernardin de Saint-Pierre

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