Chanson d’un berger surpris par la neige

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Chanson d’un berger surpris par la neige

Tout le long du chaîneau, tout le long de la chaîne, la chaîne ou l’aube est née, le long des Pyrénées, je garde mes brebis, avec mon chien Toby, mes moutons, mes agneaux, ma gourde et mon flûtiau, tout le long de la chaîne, tout le long du chaîneau.

J’ai quitté la maison. Ainsi, adieu, mon père et les autres garçons. Et vous aussi ma mère. Adieu, tous mes amis. Je dois rester ici à garder mes brebis, mes moutons, mes agneaux, tout le long de la chaîne, tout le long du chaîneau.

Je vais dans l’avenir peut-être ici mourir, avec mon chien Toby, mes moutons, mes brebis, mon cœur chaud, mes agneaux. L’avenir, c’est la neige, l’avenir, c’est le froid. Il doit être, qu’il soit! Qu’il soit tout comme il doit tout le long du cortège, tout le long de la neige, tout le long du chaîneau.

Toby, personne en bas n’entend plus tes grelots; ma mère piéçant ses bas n’entend plus mon flûtiau. Mon père n’entend plus bêler son grand troupeau. Seul bêle (il vient de naître) un chaud petit agneau tout le long de la chaîne tout le long du chaîneau…

Paul Fort, Ballades françaises

Paul Fort et la ballade

À l’origine, la ballade est un poème à forme fixe qui apparaît vers le XIVe siècle. Elle est composée de trois couplets et d’un envoi composés sur les mêmes rimes. C’est aussi un poème à refrain: le dernier vers du premier couplet revient comme dernier vers des deux autres et de l’envoi. Exemple: les très célèbres ballades de Villon: Ballade des Pendus, Ballade des dames du temps jadis.

Le genre n’est plus pratiqué aux siècles qui suivent, mais il est cultivé de nouveau au XIXe siècle sous une forme beaucoup plus libre: on conserve surtout le refrain, ce qui contribue à donner au poème le caractère d’une chanson. Les ballades de Paul Fort en témoignent.

Remarquez la forme particulière de ce poème: c’est apparemment de la prose, mais qui a un rythme d’alexandrin avec rime de six en six syllabes.

Toutes les ballades de Paul Fort obéissent à ce principe: s’exprimer en une prose ayant le rythme et parfois la rime de l’alexandrin. Il y a chez Paul Fort, pour reprendre ses propres termes, la volonté de « marquer la supériorité du rythme sur l’artifice de la prosodie ».

Source

Paul Fort