Jean Lorrain

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Jean Lorrain (1855-1906)

Paul Martin-Duval, né à Fécamp, mort à Paris. Quelqu’un l’a salué comme le Crébillon fils de la fin du XIXe siècle. Boutade – et définition fort incomplète. Doué d’une verve exceptionnelle, il fut une des célébrités les plus en vue de son temps. Poète, romancier, journaliste, auteur dramatique, épistolier, il restera comme l’un des meilleurs et des plus originaux écrivains d’avant guerre.

Ce poète excellent, cet épistolier incomparable, ce romancier et ce conteur de premier ordre qui fut, en outre, un des hommes les plus spirituels de son temps, fait partie de la lignée qui va de Montaigne à Chateaubriand en passant par le cardinal de Retz, Tallemant des Réaux, Vauvenargues et Rivarol. On peut le considérer nettement, avec le recul des années, comme le Saint-Simon de la fin du XIXe siècle et des premières années du XXe.

Georges Normandy


Jean Lorrain, par son œuvre tourmentée, tour à tour féerique, exotique, satirique et perverse, se révélera de plus en plus comme l’un des maîtres incontestés de la littérature d’après guerre.

Pierre-Léon Gauthier


M. Jean Lorrain est un poète et un artiste. Ses vers sont dans la tradition parnassienne avec un goût de préraphaëlisme et de mysticisme qui s’allie naturellement à tous les caprices et à toutes les fantaisies de l’âme moderne. Mais, à ne connaître que sa prose, on sentirait encore qu’il est poète. M. Jean Lorrain excelle à donner une poésie aux vieilles pierres et à faire chanter l’âme des maisons anciennes. Il aime les vieux parcs, les hautes charmilles, les allées en berceau, les quinconces déserts. Il pénètre le secret de leur mélancolie. Il devine le mystère des chambres hantées. En décrivant seulement quelque manoir normand, dont le toit d’ardoise et l’épi grêle sont cachés par les arbres, il donne le frisson.

Anatole France


Il aimait trop Baudelaire et Poe et il était lui-même trop nerveux pour ne pas se complaire dans le fantastique, il a célébré le sang, la terreur, les masques, les grenouilles, les logis hantés, son élégance tournait au macabre, son don d’évoquer, à l’hallucination. De plus, assez longtemps, il s’adonna à l’éther. Et les contes qu’il écrivit alors sont vraiment admirables. Jean Lorrain fut un grand conteur, habile à créer une atmosphère fuligineuse et à donner aux plus étranges événements une allure véridique et réelle. Qu’on lise dans Sensations et Souvenirs ses Contes d’un buveur d’éther et on sera troublé jusqu’au vertige par des êtres inquiétants, des scènes mystérieuses, des coïncidences fatales, des paysages effarants et sinistres, entrevus dans une fièvre cruelle et convaincante. C’est là, à mon sens, la plus parfaite partie de l’œuvre de Lorrain, et elle ne périra pas.

Edmond Jaloux

Le Crapaud

À Charles Baudelaire

Comme un crapaud blessé, qu’un ruisseau d’azur lave,
Dans une source obscure accroupi, l’œil sanglant,
Mon cœur, mon triste cœur embusqué sous mon flanc,
Saigne au fond de mon être, où son pus crève et bave.

D’heure en heure éclatant, sa plainte rauque et grave
Déchire le silence et râcle en s’étranglant:
Morne, il tend au courant glacé l’or purulent
De sa plaie et maudit son poids, lugubre entrave.

Heureux l’homme hardi, qui, d’un poing vigoureux
Plongeant dans sa poitrine, y prend flasque et séreux
Le sinistre reptile et dans ses doigts l’écrase.

De son âme embourbée il nettoiera la vase
Et le calme emplira son côté vide et creux,
Comme une eau claire et froide emplit l’or d’un beau vase.

Jean Lorrain, La Forêt Bleue

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