Les Farces

Les Farces

Ceux du moyen âge exigèrent bientôt des pièces d’un ton uniforme, et destinées à les égayer. Les Moralités, déplorables et insipides parades dont les personnages étaient de pures abstractions, ne répondaient pas à ce besoin: elles n’étaient autre chose que le Roman de la Rose ou une théologie grossière mise en dialogue. Les Soties et les Farces furent imaginées. C’est là que le vieil esprit gaulois se donne librement carrière. Elles n’ont rien d’attique, les plaisanteries de nos aïeux, mais elles ont leur goût du terroir. Les rudes palais des contemporains les dégustaient avec délices.

Les auteurs de farces aimaient surtout les peintures de la vie conjugale soit chez les bourgeois, soit chez les vilains. C’était un sujet inépuisable de plaisanteries généralement fort grossières, d’autant plus goûtées. Une de ces farces, le Cuvier, n’est autre qu’un fabliau dialogué, mais assez heureusement. – Un mari trop débonnaire, Jean, vit avec sa femme et sa belle-mère. Toutes deux s’ingénient pour tourmenter soir et matin le pauvre homme; il est leur esclave, leur souffre-douleur. On le fait lever avant le jour, allumer le feu, faire la chambre, laver l’enfant; puis les dames apparaissent et trouvent tout mal. Enfin, un jour, n’en pouvant plus, il supplie qu’on lui écrive sur un rollet tout ce qu’il aura à faire; que l’on n’oublie rien, car il est bien décidé à ne faire que ce qui figurera au rollet. On rédige ce nouveau cahier des charges, et il le met dans sa poche. Peu de temps après, sa femme, acariâtre et violente, en l’invectivant, en gesticulant, ne songe point à un grand cuvier placé derrière elle et où trempait la lessive: elle y tombe. « Au secours! au secours! Jean, mon bon mari, mon cher mari. » Jean tire gravement le rollet et le lit attentivement. « Cela n’est pas sur mon rollet. » Et il se croise les bras. Aux cris de la femme, la belle-mère arrive. Elle veut retirer sa fille du cuvier, mais elle n’est pas assez forte. « Jean, mon cher gendre, aidez-moi. – Cela n’est pas sur mon rollet. » Enfin, quand la femme de Jean est aux deux tiers noyée, il consent à la retirer, mais à une condition, c’est que dorénavant il sera le maître chez lui. – On promet tout; mais chacun se dit: Le pauvre sot sera toujours mené.

Dans ce XVe siècle, de si longue misère, que pas un rayon d’idéal n’illumine, la plaisanterie a je ne sais quoi de lugubre: toujours des fripons et des dupes, un ricanement cynique. C’est l’époque des famines meurtrières, plus meurtrières cent fois que l’éternelle guerre contre les Anglais. Plus de gaîté possible. On cherche l’étourdissement; on rit au fond de l’abîme. C’est à ce moment que la fameuse Danse Macabre emporte dans son tourbillon la ronde infernale des trépassés. Le populaire se rue au charnier des Innocents, danse parmi les tombes et les monceaux d’ossements mis à nu. Courte est la vie, dure la lutte de la vie. Bien naïfs et bien sots sont les héroïques qui croient, espèrent, se dévouent. Le monde est aux habiles. Voici venir le roi Louis XI: ce n’est pas un chevalier celui-là; il n’ira pas délivrer le saint Sépulcre; mais il saura gagner gens et terres. Maître Renart sort de Maupertuis et s’assied sur le trône.

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