Entre l’étonnement et la frayeur

Eugène Ionesco (1909-1994)
Autour de lui, tous les gamins éclataient de rire. Mais lui, du haut de ses quatre ans, restait figé. On l’avait emmené voir Guignol au jardin du Luxembourg. « Ma mère s’inquiétait… j’étais fasciné ». L’enfant sentait déjà l’aspect tragique de la comédie.


Eugène Ionesco, né en Roumanie en 1912, arrive en France âgé d’un an. Il revient à Bucarest en 1925, prépare une licence de français, puis rentre définitivement en France en 1938.

Alors qu’il apprend l’anglais en autodidacte avec la méthode Assimil, il écrit la Cantatrice Chauve, inspirée des manuels de conversation. Les phrases tombent, se succèdent mécaniquement, se dérèglent, incongrues, d’une banalité choquante. Comme beaucoup d’artistes de sa génération, Ionesco est traversé par le sentiment de l’absurde qui anéantit le langage et altère toute communication. Les mots perdent toute substance, se déforment, poursuivent un chemin d’errance. Ionesco s’affirme comme l’un des maîtres du Nouveau Théâtre.

L’encombrement et le vide

Dans Les Chaises (1952), deux vieillards, dans un phare sur une île déserte, préparent la réception d’invités imaginaires. L’attente revêt ici un désespoir immense. Peu à peu des chaises envahissent la scène, au point de finir par tout encombrer. Les vieux ne peuvent sortir qu’en se jetant par la fenêtre.

« Absence de Dieu, irréalité du monde, vide métaphysique. Le thème de la pièce, c’est le rien », commente Ionesco. Non que son théâtre soit athée. Lui-même se disait « chrétien, mauvais chrétien, mais chrétien tout de même. » Dieu, il en est question en creux, de manière que personne ne s’en aperçoive. La prolifération des chaises et le sentiment de vide sont les deux aspects d’une même réalité: l’absence. Pour combler le vide, l’homme accumule les objets, obsessionnellement, jusqu’à l’asphyxie.

Totalitarisme et solitude

La montée du nazisme, à la fin des années 30, avait suscité quelqu’espoir chez certains de ses amis roumains. Dans Rhinocéros (1959), un virus inconnu, la rhinocérite, contamine peu à peu toute une ville: les individus se transforment en rhinocéros. Bérenger reste le dernier homme. Radicale solitude de la condition humaine. « Hélas, je suis un monstre. Hélas, jamais je ne deviendrai rhinocéros. Je ne peux plus changer (…) Comme je suis laid! Malheur à celui qui conserve son originalité. Eh bien tant pis! Je me défendrai contre tout le monde! Je suis le dernier homme, je le resterai jusqu’au bout! Je ne capitule pas! » La rhinocérite, c’est évidemment le nazisme, mais aussi toute forme de totalitarisme, politique ou culturel. Les Russes renonceront au projet de monter la pièce. Ionesco dénonçait aussi le conformisme de l’Eglise, qui avait perdu le sens de la transcendance pour se confondre avec l’histoire. Une Eglise de rhinocéros. À un prêtre venu l’interviewer, il lançait: « Qu’est-ce que cette cravate? Vous êtes comme tout le monde; j’ai besoin de voir quelqu’un qui est hors du monde, dans le monde mais en même temps hors du monde ».

Quand le roi se meurt

Dans Le roi se meurt (1962), un souverain n’a plus que quelques instants à vivre. Ionesco décrit les étapes de son agonie, « étape de la renonciation: peur, désir de survivre, tristesse, nostalgie, souvenirs et puis résignation. Enfin, dépouillé de tout, et seulement à ce moment-là, il s’en va ».

Dans les dernières années, Ionesco n’écrivait pratiquement plus. Il confiait au Figaro son angoisse devant le caractère irréversible de la vie. « Dans la vieillesse, on ne peut s’attendre à une amélioration de la santé. Prendre un médicament ne m’empêchera pas d’aller de plus en plus mal. Il y a des gens qui sont constitués par leur passé. J’ai l’impression que mon passé s’est détaché de moi… Depuis que je suis né, je suis pris de frayeur et d’émerveillement. Qui est le plus fort? En ce moment, pour moi, c’est la frayeur ». Qu’y a-t-il là-bas, au-delà de la mort? « Que va-t-on faire de nous? Ou que va-t-il faire de nous? » Ionesco jusqu’au bout refuse les réponses faciles.

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