Le dévouement des bourgeois de Calais

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Après la bataille de Crécy (1346), Edouard III, roi d’Angleterre, assiégea la ville de Calais. Les habitants résistèrent pendant plusieurs mois, mais la famine les obligea à se rendre. Edouard consentit à faire grâce à la population de la ville, à condition que six des principaux bourgeois viendraient, pieds nus, en chemise, et la corde au cou, lui apporter les clefs de la ville, et se livrer au bourreau, pour sauver la vie de leurs concitoyens.

Quand Jean de Vienne, le chef de la ville, entendit ces propositions, il fit sonner la cloche pour assembler tous les habitants sur la place du marché. Alors il leur annonça les cruelles conditions posées par Edouard; en les entendant, ils se mirent tous à crier et à pleurer si amèrement que c’était pitié de les voir.

Un peu après, le plus riche homme de la ville, sire Eustache de Saint-Pierre, se leva et parla ainsi: « Ce serait une grande pitié et un grand malheur de laisser mourir toute cette population, quand on peut trouver un moyen de l’empêcher. Pour moi, j’ai si grande espérance de trouver grâce et pardon auprès de Notre-Seigneur, si je meurs pour sauver ce peuple, que je veux être le premier à me dévouer. J’irai me mettre à la discrétion du roi d’Angleterre, nu-tête, nu-pieds, en chemise et la corde au cou. » Cinq bourgeois, parmi les plus riches et les plus puissants de la ville, imitèrent ce noble exemple. Aussitôt Jean de Vienne les fit dévêtir au milieu du marché. Quand ils furent en chemise, nu-tête et nu-pieds, on apporta les clefs des portes et de la citadelle. On mit aux six bourgeois la corde au cou, comme s’ils avaient été des criminels qu’on conduit au gibet, et ils quittèrent la place du marché. Jean de Vienne marchait devant eux, en pleurant; hommes, femmes et enfants les suivaient, émus de pitié, et pleurant, eux aussi. Pour les réconforter, ils disaient: « Bonnes gens, ne pleurez pas; ce que nous faisons, c’est pour sauver le reste de la ville. Dieu aura pitié de nos âmes. »

Les six bourgeois arrivèrent devant le roi Edouard. Ils se mirent à genoux et lui dirent: « Noble roi, nous voici, nous qui sommes de riches marchands et bourgeois de Calais. Nous vous apportons les clefs de la ville et de la citadelle; nous nous mettons nous-mêmes à votre merci, dans l’état que vous voyez, pour sauver le reste de la population de Calais. Ayez pitié de nous. »

Le roi les regardait d’un œil sec, car il avait le cœur dur, et il haïssait les habitants de Calais à cause du grand mal qu’ils avaient fait aux Anglais sur mer. Quand il parla, ce fut pour commander qu’on leur coupât la tête aussitôt. Tous les chevaliers qui étaient là priaient le roi d’avoir pitié de ces malheureux; mais il ne voulait rien entendre. « Non, dit-il, qu’on fasse venir le bourreau! Ceux de Calais ont fait mourir tant de nos hommes, qu’il faut que ceux-ci meurent aussi. »

La noble reine d’Angleterre, la femme d’Edouard, était présente; elle pleurait. En entendant l’ordre cruel du roi, elle se jeta à genoux devant lui et dit: « Sire, depuis que j’ai passé la mer pour venir vous rejoindre ici, je ne vous ai rien demandé. Maintenant je vous demande humblement que, pour l’amour de Dieu, et pour l’amour de moi, vous ayez pitié de ces six hommes. »

Le roi resta quelques instants sans répondre. Mais son cœur s’attendrit et il dit: « Madame, j’aurais mieux aimé que vous ne fussiez pas ici. Vous me priez si instamment que je ne puis vous refuser; et, bien que je le fasse malgré moi, tenez! je vous les donne; faites-en ce que vous voudrez. — Monseigneur, dit la bonne dame, merci! »

Alors la reine se releva, fit enlever aux six bourgeois la corde qu’ils avaient au cou, les fit habiller et leur donna à manger. Ensuite elle les fit conduire hors du camp anglais, et quand ils rentrèrent dans leur ville, leurs concitoyens les reçurent avec grande joie et leur firent les plus grands honneurs.

d’après Froissart

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Froissart