Bonaventure Des Périers

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Bonaventure des Périers, né, sans doute à Arnay-le-Duc, vers le commencement du seizième siècle, était valet de chambre de Marguerite, reine de Navarre, sœur de François Ier. Catholique converti au protestantisme, il publia (1537), à propos des controverses religieuses de son temps, sous le titre énigmatique de Cymbalum mundi, quatre dialogues satiriques dont il est difficile de pénétrer avec précision toutes les intentions, mais dans lesquels on ne saurait méconnaître le dessein de combattre et de ridiculiser le christianisme. Aussi ne tarda-t-il pas à être inquiété; la reine de Navarre elle-même n’osa ou ne voulut pas le protéger longtemps d’une manière efficace: il finit par se tuer durant l’hiver de 1543-1544. Son meilleur titre au souvenir de la postérité est un recueil de contes en prose pleins de bonne humeur, qui ne fut publié qu’après sa mort (1558), sous le titre de Nouvelles Récréations et Joyeux Devis1. Nous avons encore de lui une traduction du Lysis de Platon et on lui attribue une traduction en vers de l’Andrienne de Térence, qui parut en 1555.


Comparaison des alquemistes2 a la bonne femme qui portoit une potée de lait au marché

Chascun sçait que le commun langaige des alquemistes, c’est qu’ilz se promettent un monde de richesses et qu’ilz sçavent des secrets de nature que tous les hommes ensemble ne sçavent pas; mais à la fin tout leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie se pourroit plus proprement dire: art qui mine, ou art qui n’est mie; et ne les sçauroit on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une potée de laict au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit deux liards; de ces deux liards3, elle en achepteroit une douzaine d’eufs, lesquelz elle mettroit couver, et en auroit une douzaine de poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; ces chapons vaudroyent cinq solz la pièce: ce seroit un escu et plus, dont elle achepteroit deux cochons, masle et femelle, qui deviendroyent grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt solz la pièce après les avoir nourriz quelque temps: ce seroyent douze francs, dont elle achepteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croistroit et deviendroit tant gentil: il saulteroit et feroit hin. Et, en disant hin, la bonne femme, de l’aise qu’elle avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain, et en la faisant sa potée de lait va tomber et se respandit toute. Et voilà ses eufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain, tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont bien fournayé4, charbonné, lutté5, soufflé, distillé, calciné, congelé6, fixé7, liquefié, vitrefié, putrefié, il ne fault que casser un alembic pour les mettre au compte8 de la bonne femme9.

(Les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis, nouvelle XII.)

1. Devis, propos, conversations.
2. Alquemistes, alchimistes.
3. Liard, le quart d’un sou; vingt sous font une livre ou un franc; l’écu valait trois francs.
4. Fournayé, travaillé au fourneau.
5. Lutté (on écrit aujourd’hui luté), fermé avec du lut. Le lut (lutum) est en général un enduit tenace qui sert à boucher un vase; mais les alchimistes appelaient notamment lut de sapience un sceau hermétique qui se faisait en fondant le bout d’une cornue de verre au feu de la lampe et en le tordant avec la pince.
6. Congelé, coagulé.
7. Fixé a probablement ici le sens de figé; dans la chimie moderne, fixer, c’est mettre un corps volatil en état de supporter l’action du feu sans se sublimer ou se volatiliser; c’est encore combiner un corps gazeux avec un corps solide.
8. Mettre au compte, mettre au même compte, au même niveau.
9. Comparer avec la Laitière et le Pot au lait de La Fontaine (Fables, VII). Au reste, l’historiette était populaire en France bien avant Des Périers: elle est probablement, comme tant d’autres contes, d’origine orientale.

Source

Image from page 41 of "Les plus belles fables de La Fontaine;" (1921)


Bonaventure Des Périers