Souvenirs de l’Île de Saint-Pierre

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Rien n’est plus singulier que les ravissements, les extases que j’éprouvais à chaque observation que je faisais sur la structure et l’organisation végétale. La distinction des caractères génériques, dont je n’avais pas auparavant la moindre idée, m’enchantait en les vérifiant sur des espèces communes, en attendant qu’il s’en offrît à moi de plus rares. La fourchure des deux longues étamines de la brunelle, le ressort de celles de l’ortie et de la pariétaire, l’explosion du fruit de la balsamine et de la capsule du buis, mille petits jeux de la fructification, que j’observais pour la première fois, me comblaient de joie, et j’allais demandant si l’on avait vu les cornes de la brunelle, comme la Fontaine demandait si l’on avait lu Habacuc. Au bout de deux ou trois heures, je m’en revenais chargé d’une ample moisson, provision d’amusement pour l’après-dînée au logis, en cas de pluie. L’exercice que j’avais fait dans la matinée, et la bonne humeur qui en est inséparable, me rendaient le repos du dîner très-agréable; mais quand il se prolongeait trop, et que le beau temps m’invitait, je ne pouvais si longtemps attendre, et pendant qu’on était encore à table, je m’esquivais et j’allais me jeter seul dans un bateau que je conduisais au milieu du lac quand l’eau était calme; et la, m’étendant tout de mon long dans le bateau, les yeux tournés vers le ciel, je me laissais aller et dériver lentement au gré de l’eau, quelquefois pendant plusieurs heures, plongé dans mille rêveries confuses, mais délicieuses, et qui, sans avoir aucun objet bien déterminé, ni constant, ne laissaient pas d’être à mon gré cent fois préférables à tout ce que j’avais trouvé de plus doux dans ce qu’on appelle les plaisirs de la vie. Souvent averti par le baisser du soleil de l’heure de la retraite, je me trouvais si loin de l’île, que j’étais forcé de travailler de toute ma force pour arriver avant la nuit close.

D’autres fois, au lieu de m’écarter en pleine eau, je me plaisais à côtoyer les verdoyantes rives de l’île, dont les limpides eaux et les ombrages frais m’ont souvent engagé à m’y baigner. Mais une de mes navigations les plus fréquentes était d’aller de la grande à la petite île, d’y débarquer et d’y passer l’après-dînée, tantôt à des promenades très-circonscrites au milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m’établissant au sommet d’un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, de fleurs, même d’esparcette et de trèfles, qu’on y avait vraisemblablement semés autrefois, et très-propres à loger des lapins qui pouvaient là multiplier en paix sans rien craindre, et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au receveur, qui fit venir de Neufchâtel des lapins mâles et femelles, et nous allâmes en grande pompe, sa femme, une de ses sœurs et moi, les établir dans la petite île, où ils commençaient à peupler avant mon départ, et où ils auront prospéré sans doute, s’ils ont pu soutenir la rigueur des hivers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le pilote des Argonautes n’était pas plus fier que moi, menant en triomphe la compagnie et les lapins de la grande île à la petite, et je notais avec orgueil que la receveuse, qui redoutait l’eau à l’excès, et s’y trouvait toujours mal, s’embarqua sous ma conduite avec confiance, et ne montra nulle peur durant la traversée.

Jean-Jacques Rousseau

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