Marivaux

Pierre Carlet de Chamblain de Marivaux est né en 1688 d’une ancienne famille de robe; il n’eut ni le naturel, ni la simplicité, ni peut-être la dignité de vie de Le Sage, quoiqu’il ait fréquenté les salons, qu’il ait été un peu philosophe et qu’il soit arrivé à l’Académie. Veuf à trente et un ans, et sa fille unique entrée au couvent, il n’eut plus que les préoccupations et les occupations d’un auteur qui écrit pour les théâtres et qui va dans le monde. Il affectait la finesse et l’originalité. Il persiflait Voltaire qu’il appelait la « perfection des idées communes ». Voltaire et ses amis le lui ont bien rendu. Deux romans de lui sont restés et sont lus des raffinés et des curieux: Marianne et le Paysan parvenu. Ses pièces, particulièrement celles qu’il écrivit pour les Italiens et qui sont les plus nombreuses, ont de l’agrément et de l’originalité. Elles apportaient quelque chose de nouveau et de vrai qu’on a dû désigner de son nom : le marivaudage.

A la vérité, le sens qu’a pris le mot ne représente pas très exactement les qualités de Marivaux. On appelle aujourd’hui marivaudage les jeux d’esprit subtils autour de quelque passionnette: quelque chose d’intermédiaire entre la préciosité et le flirt. Mais Marivaux ne marivaudait pas ainsi. « Dans mes pièces, disait-il, c’est tantôt un amour ignoré de deux amants, tantôt un amour qu’ils sentent et qu’ils veulent se cacher l’un à l’autre, tantôt un amour timide et qui n’ose se déclarer; tantôt un amour incertain et comme indécis, un amour à demi né pour ainsi dire, et qu’ils épient au dedans d’eux-mêmes avant de lui laisser prendre l’essor. » Les sentiments à l’état naissant, voilà donc la découverte de Marivaux. Et son génie, c’est de les exprimer sans les fixer, de les faire deviner plus encore que de les exprimer. Les personnages parlent, disent ce qu’ils veulent, et nous comprenons ce qu’il y a en eux, au delà de ce qu’ils voient eux-mêmes.

Ainsi la jeune Silvia, qui est fière et tendre, apprend que le fils d’un ami de son père, Dorante, vient chez elle pour la demander en mariage: aussitôt (car il y a toujours du factice et du romanesque dans tout cela) elle donne son costume et sa place à sa suivante pour se déguiser elle-même en suivante, afin d’observer son amoureux. Dorante a eu tout justement une idée analogue: il a pris la place de son valet. Et voilà Silvia devenue suivante, qui s’éprend du valet sans se douter que c’est Dorante. Le père, le frère de Silvia, Dorante lui-même, tout le monde est dans le secret, sauf Silvia qui ne veut pas s’avouer à elle-même qu’elle aime un valet, et qui ne peut le dissimuler pourtant ni à son père, ni à son frère, ni à Dorante. C’est tout à fait délicat et charmant. Cela s’appelle le Jeu de l’amour et du hasard, et cela annonce déjà les comédies de Musset, quoique Marivaux n’écrive pas une langue très pure. Mais son style a le « friselis » des feuilles, ou encore le miroitement de l’eau qu’un peu de vent fait rider au soleil. On y voit mille reflets; on y devine la vie.

Marivaux mourut en 1763.

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