La modestie

Montesquieu

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La modestie

Je trouvai, il y a quelques jours, dans une maison de campagne où j’étais allé, deux savants qui ont ici une grande célébrité. Leur caractère me parut admirable. La conversation du premier, bien appréciée, se réduisait à ceci: « Ce que je t’ai dit est vrai, parce que je l’ai dit. » La conversation du second portait sur autre chose: « Ce que je n’ai pas dit n’est pas vrai, parce que je ne l’ai pas dit. »

J’aimais assez le premier; car qu’un homme soit opiniâtre, cela ne me fait absolument rien; mais qu’il soit impertinent, cela me fait beaucoup. Le premier défend ses opinions, c’est son bien. Le second attaque les opinions des autres; et c’est le bien de tout le monde. Oh! que la vanité sert mal ceux qui en ont une dose plus forte que celle qui est nécessaire pour la conservation de la nature! Ces gens-là veulent être admirés à force de déplaire. Ils cherchent à être supérieurs et ils ne sont pas seulement égaux.

Hommes modestes, venez que je vous embrasse! Vous faites la douceur et le charme de la vie. Vous croyez que vous n’avez rien; et moi, je vous dis que vous avez tout. Vous pensez que vous n’humiliez personne, et vous humiliez tout le monde. Et, quand je vous compare dans mon idée avec ces hommes absolus que je vois partout, je les précipite de leur tribunal, et je les mets à vos pieds.

Montesquieu, Lettres persanes CXLIV.


Rappelons une remarque de M. Nisard sur Montesquieu moraliste: « La langue de ses portraits est celle de La Bruyère passée à un héritier … La Bruyère écrit plus en peintre, Montesquieu plus en penseur, non que le premier ne sache penser, ni le second peindre; mais La Bruyère nous donne plus volontiers la représentation, et Montesquieu les raisons de nos ridicules. »

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