Le retour

Vue d’une partie de la ville de Bourg en Bresse – vers 1780.

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Ulysse était le plus sage des hommes. Il erre seulement dix ans hors d’Ithaque; à son retour, personne ne le reconnaît, excepté son chien Argos. Je ne suis pas Ulysse, j’ai erré non dix ans, mais vingt ans, hors de mon Ithaque de Bresse, et je n’ai pas laissé mon chien. Qui donc me reconnaîtra?

Voilà ce que je me demandais, le cœur serré, en rentrant dans ma ville natale de Bourg-en-Bresse… Oh! que ces craintes ont été vite dissipées! Que de mains ont pressé la mienne! Quelle fidélité à d’anciens souvenirs! Je sens ici, pour la première fois, ce que je n’avais vu que dans les livres anciens, le bienfait de la terre où l’on est né …

… Parmi tant de sentiments nouveaux, voici, je crois, le meilleur. Une jeune paysanne, fille du fermier qui habite le hameau de Certines, dans les ruines de la maison paternelle, arrive de la campagne. Cette jeune fille n’était pas née quand j’ai été exilé de France, ses parents habitaient un autre canton, elle ne me connaît pas. Pourtant, en me voyant, elle se jette à mon cou avec émotion, comme si elle m’eût toujours vu.

Pourquoi cela? Elle sait à peine lire et écrire; certainement elle ne sait pas que j’ai écrit des livres. Ce qui l’a touchée, ce n’est pas ma vie publique; elle ignore profondément tout cela. Mais elle sait qu’autrefois, longtemps avant qu’elle ne fût née, ma maison, avec ses deux pavillons, blanchissait sur le tertre vert où elle a sa petite ferme. Elle sait que depuis un temps immémorial j’avais là mes racines; que mon père et moi nous avons planté les arbres qui ombragent son toit, qu’il ne reste de ma demeure qu’un tas de pierres roulées devant sa porte, et que je n’ai pas vu ces ruines depuis vingt ans. C’est là ce qui la touche jusqu’aux larmes. Elle était tout près de me dire, à la manière homérique: Ô mon père!

Du moins, elle me donne les nouvelles qui me concernent:

« Du côté du matin, le grand acacia et le grand frêne vivent encore. Le pommier vit aussi, du côté de bise; mais depuis deux ans, il ne donne plus de fruits. Du côté du soir, la petite mare a été comblée, mais le puits est toujours là; seulement il ne donne plus d’eau. Hier on a trouvé une pierre noire de votre foyer. Quant à votre berceau, on l’a gardé dans une ferme à Montagnat. »

Voilà ses paroles, mêlées de pleurs … Sois bénie pour ce cri de la vieille nature humaine, toi qui m’as reconnu sans m’avoir jamais vu!

Edgar Quinet (1803-1875), De la République.

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