Ronsard – À une jeune morte

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Ronsard (1524-1585)

Né près de Vendôme, Pierre de Ronsard passe une jeunesse de courtisan et de diplomate auprès de divers princes et seigneurs. Il devient sourd et se jette alors avec passion dans l’étude des langues et des écrivains de l’antiquité. Peu à peu il groupe autour de lui de jeunes poètes dont les plus connus sont Baïf, Remy Belleau et Joachim du Bellay. Menant une vie ardemment studieuse, ils traduisent et étudient les poètes grecs et latins afin de pouvoir écrire en français des poèmes analogues aux leurs par le sujet et par la forme. Ils veulent enrichir notre idiome, apporter un soin minutieux au style, à la versification.

Ronsard, le chef de ce groupe, est aussi le plus grand poète de la Renaissance française.

Ses œuvres les plus célèbres sont ses Odes, ses Hymnes, ses Poèmes, ses Discours en vers. Il leur dut une gloire immédiate et véritablement européenne. Rois et reines, — Marie Stuart et Charles IX surtout, — le comblèrent d’éloges et de bienfaits. Tous les écrivains du siècle proclamaient son génie.

Ronsard a souvent exprimé, et d’une façon pénétrante, le sentiment mélancolique de la brièveté de notre vie. Il a su dire en beaux vers ses affections, ses aspirations religieuses, son patriotisme, son amour des bois, des eaux, de la nature: il cherche d’ailleurs à imiter les sujets et les procédés des poètes grecs, latins ou italiens. Il croit devoir faire par exemple des allusions fréquentes aux divinités de la mythologie païenne. Mais derrière ces ornements, ces façons conventionnelles de s’exprimer, nous sentons toujours un sentiment personnel sincère et pénétrant.

À une jeune morte

Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur1,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l’Aube2 de ses pleurs au point du jour l’arrose:

La Grâce dans sa feuille et l’Amour se repose3,
Embaumant les jardins et les arbres d’odeur4,
Mais, battue ou de pluie5 ou d’excessive ardeur6,
Languissante elle meurt, feuille à feuille déclose7.

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque8 t’a tuée, et cendre tu reposes9.

Pour obsèques10 reçois mes larmes et mes pleurs,
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que, vif et mort, ton corps ne soit que roses.

Ronsard

Les Mots et les Formes.

1. fleur: mis pour floraison, signifie éclat.

2. Aube, Grâce, Amour sont des personnifications.

3. inversion: la Grâce et l’Amour se reposent dans sa feuille (mis pour ses pétales). Le verbe reste au singulier parce que l’accord se faisait très souvent dans l’ancienne langue avec le dernier sujet énuméré.

4. odeur: parfum. Le mot a perdu ce sens précis. (Faire disparaître l’inversion).

5. battue de pluie: on dirait aujourd’hui par. Autrefois les prépositions usuelles étaient moins nombreuses qu’aujourd’hui: chacune d’elles s’employait par suite dans beaucoup de cas différents. Aujourd’hui chaque préposition a un sens plus net, plus spécial, et s’emploie dans des cas mieux déterminés.

6. ardeur: chaleur intense.

7. déclose: ouverte (contraire de close).

8. la Parque: Dans la mythologie, les Parques étaient trois déesses de qui dépendait la vie des hommes. L’une, Clotho, tient le fuseau et file le fil de nos jours; une seconde, Lachésis, tient ce fil et le dévide; la troisième, Atropos, le coupe. C’est de celle-ci qu’il s’agit ici.

9. cendre tu reposes: Analyser le mot cendre. — Faire disparaître l’ellipse et l’inversion.

10. obsèques: ensemble des cérémonies funéraires. Ici, sens étymologique: offrandes faites par les anciens et destinées à accompagner le corps
dans l’autre monde.

Explication

L’ensemble. — Dans ce sonnet Ronsard s’adresse à une jeune fille morte. Il l’a connue, dans un village de l’Anjou, toute rayonnante de jeunesse et de beauté — puis il l’a vue soudain emportée par la mort. C’est cette disparition subite qu’il rappelle ici à l’aide d’une comparaison, en laissant s’exprimer une douce mélancolie, une tristesse pénétrante qui a succédé à la vive douleur du premier moment.

I. La mort soudaine et prématurée de la jeune fille.

Ronsard compare le sort de la jeune fille à celui de la rose éclatante de fraîcheur mais vite flétrie.

1. Le terme de comparaison: la rose (les 2 quatrains).

La comparaison est annoncée par le premier mot: « Comme » . Le poète semble ensuite ne plus penser qu’à la rose: mais en réalité, pendant qu’il la décrit, il songe à la jeune fille et veut nous faire songer à elle. Cette rose devient l’emblème de la jeunesse gracieuse brusquement anéantie en plein épanouissement. Il est donc tout naturel que Ronsard parle de la fleur comme d’une personne.

a) La beauté de la fleur (c’est-à-dire, indirectement,… quoi?) nous est dépeinte avec complaisance et minutie: notre impression lors de sa mort sera d’autant plus vive — Expliquer: le ciel jaloux les pleurs de l’Aube. L’Aube est personnifiée — souvenir de la mythologie. Personnifications analogues: la Grâce, l’Amour. Façon conventionnelle et élégante de traduire une impression personnelle: celle de la beauté de la fleur et du sentiment qu’elle inspire — 6e vers: le parfum de la fleur, sa suavité — sa puissance {citer), nous voyons la rose au centre d’un paysage (décrire).

b) Sa mort: la cause? — Commenter « battue » . La courte « maladie » et son aggravation (citer et commenter). Ces deux quatrains forment un large tableau.

2. La jeune fille (premier tercet). Un mot rappelle la comparaison (citer).

a) Ce qui rend sa mort plus saisissante (2 vers). (À quoi correspondent-ils dans les 2 quatrains? Sa jeunesse (citer), sa beauté: 2e vers. Ce vers est admirable: il nous fait voir le personnage dans un paysage gracieux de sa belle province. Les fleurs et la verdure, la clarté du ciel semblent se concerter pour encadrer, pour mettre en relief la beauté de la jeune fille: pour « honorer » ainsi cette dernière, c’est-à-dire pour lui rendre une sorte de culte admiratif comme à une divinité.

b) La mort brusque. 3e vers. (A quoi correspond-il dans les deux quatrains?) Personnification de la mort empruntée à la mythologie; exprime-t-elle bien la façon brutale dont le malheur se produit? Autre trait imité des auteurs antiques: « cendre« : chez les anciens, on appelait ainsi ce qui restait des morts après la combustion sur le bûcher — restes précieusement recueillis. La jeune morte dont il s’agit n’a pas été incinérée: le mot désigne simplement ici par extension les restes mortels. Il les désigne d’une façon voilée. Le mot cendre nous masque l’horreur du cadavre sous la terre — par là le morceau conserve son caractère de peinture attristée, mais gracieuse.

La comparaison est terminée.

II. L’offrande funéraire (second tercet): la douleur du poète, ses larmes et ses pleurs. Y a-t-il ici un pléonasme? Sa vision poétique de funérailles païennes: il se voit faisant sur cette tombe les offrandes rituelles des anciens (citer). Il cache le corps de la jeune morte sous les fleurs afin d’écarter de nos yeux la triste image.

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Pierre de Ronsard

Déjà!

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Déjà

Cent fois déjà le soleil avait jailli, radieux ou attristé de cette cuve immense de la mer dont les bords ne se laissent qu’à peine apercevoir; cent fois il s’était replongé, étincelant ou morose, dans son immense bain du soir. Depuis nombre de jours, nous pouvions contempler l’autre côté du firmament et déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes. Et chacun des passagers gémissait et grognait. On eût dit que l’approche de la terre exaspérait leur souffrance.

« Quand donc, disaient-ils, cesserons-nous de dormir un sommeil secoué par la lame, troublé par un vent qui ronfle plus haut que nous? Quand pourrons-nous manger de la viande qui ne soit pas salée comme l’élément qui nous porte? Quand pourrons-nous digérer dans un fauteuil immobile? »

(…)

Enfin un rivage fut signalé; et nous vîmes, en approchant que c’était une terre magnifique, éblouissante. Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure, et que de ces côtes, riches en verdures de toute sorte, s’exhalait, jusqu’à plusieurs lieues, une délicieuse odeur de fleurs et de fruits.

Aussitôt chacun fut joyeux, chacun abdiqua sa mauvaise humeur. Toutes les querelles furent oubliées, tous les torts réciproques pardonnés; les duels convenus furent rayés de la mémoire, et les rancunes s’envolèrent comme des fumées.

Moi seul j’étais triste, inconcevablement triste. Semblable à un prêtre à qui on arracherait sa divinité, je ne pouvais, sans une navrante amertume, me détacher de cette mer si monstrueusement séduisante, de cette mer si infiniment variée dans son effrayante simplicité, et qui semble contenir en elle et représenter par ses jeux, ses allures, ses colères et ses sourires, les humeurs, les agonies et les extases de toutes les âmes qui ont vécu, qui vivent et qui vivront!

En disant adieu à cette incomparable beauté, je me sentais abattu jusqu’à la mort et c’est pourquoi, quand chacun de mes compagnons dit « Enfin », je ne pus crier que: « Déjà! ».

Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1864.

C’est sous l’influence d’Aloysius Bertrand, qui avait publié en 1842 de petites pièces de prose rythmée, sous le titre de Gaspard de la nuit, fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot, que Baudelaire, qui admirait beaucoup les rêveries et les délicats tableautins d’Aloysius, eut l’idée d’écrire, lui aussi, de courts poèmes en prose, mais en les appliquant non plus à la vie et aux choses d’autrefois comme avait fait son prédécesseur, mais au monde moderne et à sa vie intérieure personnelle. Il commença sans doute à les composer vers 1857, à l’époque de la publication des Fleurs du Mal et du procès qui la suivit: quelques-uns de ces poèmes en prose furent publiés dans le périodique Le Présent; ils s’appelaient alors Poèmes nocturnes; d’autres parurent en 1861, dans la Revue fantaisiste de Catulle Mendès; un grand quotidien, La Presse, en publia en 1862 une vingtaine, mais qui n’étaient pas tous inédits; enfin, Le Figaro en fit paraître quelques-uns sous le titre Le spleen de Paris, mais ses lecteurs les ayant jugés « ennuyeux » , il en cessa la publication. Baudelaire devait mourir en 1867 sans avoir vu paraître cet ouvrage. Ce n’est qu’en 1869 qu’Asselineau et Théodore de Banville (qui avaient pour cette œuvre une particulière admiration) publièrent les Petits poèmes en prose (au nombre de cinquante) dans l’édition Lévy des Œuvres complètes.

Le poème en prose intitulé Déjà parut le 10 décembre 1863 dans la Revue Nationale. Il fut, comme plusieurs poèmes des Fleurs du Mal, inspiré par le voyage forcé que Baudelaire fit, de mai 1841 à février 1842, à l’instigation du général Aupick, second mari de sa mère, qui voulait dompter cette nature rétive. Le navire sur lequel il avait été embarqué à Bordeaux devait le conduire aux Indes, à Calcutta. On sait qu’il n’alla point jusque-là, qu’après deux escales, à l’île Maurice et à l’île Bourbon (La Réunion), il faussa compagnie au capitaine à qui il avait été confié et revint en France par le premier paquebot. Cette traversée au cours de laquelle il s’était aliéné, par son caractère taciturne et arrogant, tous ses compagnons de voyage, et qui, si l’on en croit les déclarations qu’il fit à son retour, lui avait seulement donné la possibilité de lire les œuvres complètes de Balzac, lui valut, quoi qu’il en ait dit, un enrichissement considérable. Au contact des immensités marines, des chaudes terres équatoriales, des végétations exotiques, des paysages exubérants et vivement colorés, qu’il n’avait pourtant fait qu’entrevoir, son imagination prit essor, son inspiration fut fécondée. Ainsi plusieurs de ses poèmes — et non des moins beaux — portent l’empreinte de ce long voyage par mer dont ils sont soit des souvenirs précis soit de lointaines réminiscences, des visions plus ou moins transfigurées par la durée et la mémoire.

Ce poème comporte deux moments successifs:

Les derniers jours de la traversée.
On notera tout de suite les mots cent fois qui sont répétés et qui n’ont rien d’une exagération; il fallait en effet plus de trois mois pour faire sur un vaisseau à voiles le trajet de Bordeaux à l’île Maurice. L’homme moderne a perdu l’habitude de ces lentes traversées, de ces longs séjours marins pendant lesquels le regard se noie dans l’immensité de l’océan, sur cette étendue incommensurable dont aucun rivage, aucune terre ne viennent interrompre la monotonie et la solitude. Et chaque soir on voit le soleil se coucher, ou plutôt se plonger dans « cette cuve immense de la mer » (remarquer la justesse et la grandeur de la métaphore); chaque matin on peut l’en voir jaillir (verbe extrêmement juste aussi, car les rayons du soleil qui se lève semblent fuser de toutes parts) et ce globe du soleil apparaît tantôt radieux et étincelant, tantôt attristé et morose, selon qu’il se lève ou se couche dans un ciel pur ou sur un horizon nuageux…

Un fait nouveau s’est pourtant produit: dans la traversée qu’évoque Baudelaire, le navire a franchi l’équateur et vogue maintenant dans l’hémisphère austral, « de l’autre côté du firmament » : aussi les passagers peuvent-ils contempler d’autres astres et voir surgir, comme le dira plus tard Hérédia « du fond de l’océan des étoiles nouvelles… »

C’est ce que Baudelaire nomme, d’une métaphore un peu trop recherchée, « déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes ». Or, malgré l’intérêt que peut présenter, aux yeux d’un Européen, la contemplation du ciel austral, les passagers du navire voient leur mauvaise humeur s’accroître. Plus on approche de la terre, plus ils se plaignent de la traversée, du roulis qui entrave leur digestion, du vent qui trouble leur sommeil…

Ils souffrent et leur impatience augmente; ils en ont assez de vivre une vie incommode et inhumaine, prisonniers sur un océan sans bornes…

En vue du rivage
Enfin la terre est signalée on en approche, on la voit. Baudelaire nous donne en quelques lignes l’impresssion qu’elle produit de loin. On remarquera le choix des qualificatifs magnifique, éblouissante, riche en verdures… une délicieuse odeur, …

On remarquera surtout cette splendide image, où se mêlent l’abstrait et le concret, où le rythme poétique est aussi sensible que l’harmonie verbale:

« Il semblait que les musiques de la vie s’en détachaient en un vague murmure. »

Cette odeur de terre luxuriante, de climat tropical, qui s’exhale du rivage, parvient à plusieurs kilomètres de distance jusqu’aux voyageurs, et, s’ajoutant à la certitude qu’ils ont de débarquer bientôt, leur apporte une sorte d’avant-goût de paradis terrestre. Alors, leur mauvaise humeur se change en joie; plus de récriminations, les querelles et les rancunes sont envolées; ces gens que l’exil avait dressés les uns contre les autres, cessent de s’en vouloir et redeviennent sociables, pleins d’aménité pour leurs compagnons de voyage.

Seul entre tous, le poète qui parle, loin da partager la joie générale, est envahi d’une tristesse morne, une tristesse qui confine au désespoir. Pourquoi? Parce qu’il ne parvient pas à se détacher de la mer, de cette mer qui l’avait séduit, envoûté, enveloppé de ses sortilèges. Pour dire le charme qui émane de la mer, le poète emploie des alliances de mots, des expressions antithétiques, telles que monstrueusement séduisante (la séduction, d’ordinaire, n’a rien de monstrueux!) son effrayante simplicité (ce qui est simple, d’ordinaire, n’effraye pas, mais l’uniformité de l’étendue marine a quelque chose qui nous épouvante). Surtout cet attrait quasi-magique de la mer s’explique par la ressemblance de celle-ci avec l’âme humaine; c’est une idée chère à Baudelaire, que la mer, par ses contrastes, ses sourires et ses colères, son perpétuel mouvement, ses changements presque subits, ressemble à l’homme, surtout à l’homme qui veut être libre et qui trouve dans le spectacle de la mer l’image de cette liberté qu’il aime et un espace sans limite ouvert à ses rêves et à sa pensée. On rapprochera des dernières lignes de ce quatrième paragraphe le célèbre poème des Fleurs du Mal, l’Homme et la mer:

Homme libre, toujours tu chériras la mer!
La mer est ton miroir, tu contemples ton âme
Dans le déroulement infini de sa lame
Et ton esprit n’est pas un gouffre moins amer…

On remarquera, d’ailleurs, que dans ce poème Baudelaire dégage d’autres aspects de cette parenté entre l’âme humaine et la mer, et que dans la dernière strophe, qui fait contraste avec les trois quatrains précédents, il constate que cette parenté n’empêche pas la mer et l’homme de se combattre sans trève et sans pitié depuis des siècles.

Le poème en prose s’achève sur deux mots qui expriment et résument les réactions contrastées de l’auteur et de tous les autres passagers, au moment de toucher terre: Enfin! et Déjà!

Il y a d’une part, le commun des hommes, positifs et matérialistes, occupés avant tout de leur bien-être et de leurs commodités, et d’autre part le poète qui a senti la beauté sauvage de la mer et qui a su pénétrer son attachant secret*.

*On peut rapprocher aussi de ce texte ces lignes écrites par Baudelaire dans un recueil de notes intimes intitulé Mon coeur mis à nu:

« Pourquoi le spectacle de la mer est-il si infiniment et si éternellement agréable? Parce que la mer offre à la fois l’idée de l’immensité et du mouvement; six ou sept lieues représentent pour l’homme le rayon de l’infini. Voilà un infini diminutif. Qu’importe s’il suffit à suggérer l’idée de l’infini total? » .

Charles Baudelaire

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La Ballade des Pendus – Analyse

La Ballade des Pendus – Analyse

La Ballade des pendus est l’un des tout derniers poèmes que nous ait laissés Villon. Son titre exact est L’épitaphe de Villon en forme de ballade. Et c’est bien d’une épitaphe qu’il s’agit, en effet : la sombre vision du poète ne s’est pas réalisée, mais, si l’on néglige les deux pièces de circonstances qui ont suivi («Louange et requête à la cour du Parlement» et «Question au clerc du Guichet»), la ballade dite «des pendus» est l’ultime message de François Villon qui va bientôt disparaître pour toujours. Il y tient sous son regard sa vie chaotique, désordonnée, souvent malheureuse et, du jugement porté sur elle par l’Ordre — en ses diverses incarnations — il en appelle à la grande fraternité humaine. Car Villon est un être du moyen âge, c’est-à-dire tout le contraire de l’individualiste. Il ne se retranche pas de la communauté: celle de ses équivoques compagnons de misère ou de débauche, et, au-delà, la grande famille humaine. Celle-ci, à l’époque — et même pour Villon le dépravé — se confond avec la notion de chrétienté. Villon en appelle à ces frères humains au nom de leur foi commune; au nom, surtout, de leur commune fragilité. Combien de fois, errant au cimetière des Innocents, Villon n’a-t-il pas médité devant la célèbre fresque de la Danse macabre qui entraîne dans une même sarabande infernale, prêtres et laïcs, riches et pauvres, seigneurs et manants, épouses vertueuses et vénus des tavernes… Tous égaux devant la mort. Tous égaux dans la faiblesse. Dépouillés de leurs oripeaux de respectabilité, recouvrant qui sait quelles secrètes turpitudes ?…, comment apparaissent l’honorable Guillaume Cotin, Conseiller au Parlement, Pierre Richier, docte maître en théologie ou Jean Laurens, chapelain estimé ? Pauvres et nus, tout comme Colin des Cayeux, brigand patenté, Marion l’Idole aux charmes prodigues ou Dom Nicolas, crocheteur inégalable… Pipeurs, voleurs, escrocs, ivrognes, écornifleurs, voire assassins: les uns le sont ouvertement, les autres l’auraient peut-être été en d’autres circonstances… Et tous, de toute façon, dissimulent quelque côté nauséabond à grand renfort d’odeur de sainteté…

CONSTRUCTION ET COMPOSITION

Villon utilise ici une forme très usitée au moyen âge: la ballade – trois strophes comportant le même nombre de vers, ayant les mêmes rimes, et un envoi («Prince Jésus» …). Le même vers revient à la fin de chaque strophe comme un refrain (« Et priez Dieu… »). Le mètre préféré de Villon est l’octosyllabe. Ici, il a choisi le décasyllabe, plus ample, mieux adapté à la gravité du sujet.

Ce poème est d’une seule coulée, d’un même souffle; il serait artificiel d’y reconnaître différentes parties bien distinctes. Tout au plus peut-on parler de nuances dans le phrasé, comme on le fait pour une ligne mélodique. Dans la première strophe, les pendus implorent la pitié des passants — souvent trop enclins à la dérision… — Ils font valoir l’égalité de tous les hommes devant le Jugement qui les passera au crible: ceux qui se croient justes ayant, eux aussi, leur part d’iniquité pour laquelle ils auront tout autant besoin de merci, de pardon, que les brigands occis par justice. Tous les frères humains, se doivent donc entr’aide dans un même appel à la clémence divine. Et, pour le cas où cet argument ne suffirait pas, Villon essaie d’émouvoir ses semblables par un tableau terriblement réaliste: ce gibet où pendent les dépouilles méconnaissables de ceux qui furent des êtres pleins de vie et de santé. Chacun de ces deux thèmes est développé dans une strophe. Dans la seconde, les pendus réclament avec insistance le secours de la prière. Dans la troisième, le poète dessine une eau-forte macabre, au trait noir, vigoureux, incisif et criant de vérité. La dernière strophe, l’envoi, reprend la bouleversante imploration des suppliciés.

L’ART DU POÈTE
Puissance, âpreté, vérité de l’accent telles sont les dominantes de cette ballade qui lui confèrent une force d’impact aussi grande aujourd’hui qu’il y a quatre siècles. Pour exprimer ce lyrisme vigoureux, Villon s’est forgé un outil poétique bien à lui.

1. Une formulation directe, voire brutale
Le poète donne la parole aux pendus: d’où une grande puissance de persuasion. Il refuse le ton gémissant ou prédicant: les suppliciés ne demandent ni larmes ni lamentations, mais des prières. Et d’ajouter, sans ménagement: vous aussi, vous en passerez par là…

2. Des images d’un réalisme saisissant
Pas d’allégories ni de circonlocutions: mais la lumière crue — et cruelle — du projecteur braqué sur une réalité sinistre, détaillée avec une macabre ironie. On appréciera les antithèses («Quant de la chair… pourrie,» «Et nous, les os… poudre») et l’invention pittoresque («La pluie nous a débués et lavés», «Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre» …).

3. La maîtrise du rythme
Villon a choisi avec bonheur le décasyllabe: mètre vigoureux. Il adapte le rythme à l’idée exprimée.

Ex. strophe 1: les vers 1 à 4 sont amples et larges comme les gestes de la supplication. Le vers 5 est heurté pour suggérer les mouvements des corps qui s’entrechoquent au gré du vent. Dans le vers 7, le rythme est brisé par la dureté de la labiale «p», deux fois répétée (piéçà, pourrie) et de la dentale «d» (dévorée) pour traduire l’horreur de la décomposition. Dans la strophe 3, le rythme du vers 6 évoque le balancement des pendus etc… Le retour du refrain — de rigueur dans cette forme poétique — est particulièrement justifié ici, où il évoque une sorte de litanie douloureuse. Enfin l’unité de mouvement du poème tient non seulement à l’unité de ton, mais au «lié» du discours. Les vers s’enchaînent tantôt par le sens, tantôt par des rejets ou enjambements.

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François Villon

La Ballade des Pendus

Le Paon

Le Paon
Jules Renard (1864-1910)

Il va sûrement se marier aujourd’hui.

Ce devait être pour hier. En habit de gala, il était prêt. Il n’attendait que sa fiancée. Elle n’est pas venue. Elle ne peut tarder.

Glorieux, il se promène avec une allure de prince indien et porte sur lui les riches présents d’usage. L’amour avive l’éclat de ses couleurs et son aigrette tremble comme une lyre.

La fiancée n’arrive pas.

Il monte en haut du toit et regarde du côté du soleil.

Il jette son cri diabolique : Léon, Léon.

C’est ainsi qu’il appelle sa fiancée. Il ne voit rien venir et personne ne répond. Les volailles habituées ne lèvent même pas la tête. Elles sont lasses de l’admirer. Il redescend dans la cour, si sûr d’être beau qu’il est incapable de rancune.

Son mariage sera pour demain. Et, ne sachant que faire du reste de la journée, il se dirige vers le perron. Il gravit les marches, comme des marches de temple, d’un pas officiel.

Il relève sa robe à queue toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle.

Il répète encore une fois la cérémonie.

«Histoires naturelles»

Les Histoires naturelles reflètent l’aspect le plus aimable du talent de l’auteur. Jules Renard, qui se sentait devant les hommes une âme étroite et circonspecte, éprouvait à l’égard des bêtes une tendresse amusée qui fait le charme de cet ouvrage. Écrit à un moment où il avait la pleine maîtrise de ses dons, on peut y savourer la finesse d’un style qui allie le précis, le précieux et l’humour.

La portée du texte

Jules Renard fait du paon le symbole de la vanité, ce qui ne veut pas dire qu’il lui prête ce ridicule humain — il avait trop conscience, au contraire, de l’innocence animale. Cependant il joue sur cette équivoque et, tout en nous montrant les attitudes guindées du prince de la basse-cour, il en profite pour se moquer, d’une manière très légère et très indirecte, des vaniteux qu’il n’aimait guère. Met-il un sens caché quelque peu édifiant dans ce portrait charmant, ruisselant d’ironie ? Pas du tout : il sourit. Poil de Carotte n’a pas l’étoffe d’un moraliste…

Valeur dramatique

Ce texte est l’équivalent d’une petite scène de comédie.

1er acte : arrivée du paon sur la scène, préparation de la cérémonie.
« Il va sûrement se marier aujourd’hui… tremble comme une lyre ».

2e acte : coup de théâtre, l’absence de la fiancée.
« La fiancée n’arrive pas… il est incapable de rancune ».

3e acte : sortie du paon, sa déception pleine de dignité.
« Son mariage sera pour demain… jusqu’à la fin ».

Notons que cette dramatisation contribue à donner un aspect vivant et concret du personnage.

Style

Très difficile à définir, s’il se « sent » en fonction de sa charge d’humour à laquelle on peut être plus ou moins sensible.

Remarquons sa sobriété, son économie d’adjectifs, sa précision quasi scientifique — « un style de médecin » — de poète également, et c’est justement cette alliance qui en fait la saveur. Retenons, par exemple cette phrase somptueuse « Il relève sa robe à queue, toute lourde des yeux qui n’ont pu se détacher d’elle ». Puis, pour finir ce trait d’une simplicité percutante « Il répète encore une fois la cérémonie ».


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Jules Renard

Ronsard – Quand vous serez bien vieille

Ronsard – Quand vous serez bien vieille

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, et vous émerveillant :
«Ronsard me célébrait, du temps que j’étais belle! »

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui, au bruit de mon nom, ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Pierre de Ronsard – Sonnets pour Hélène

Il se dégage de la lecture de ce sonnet un sentiment très doux fait de l’espérance déçue de Ronsard et des regrets sans remords qu’Hélène se prépare en ne répondant pas à l’appel du poète. Le ton est grave et mélancolique.

Pour qui fut écrit ce sonnet ?

C’est vers la fin de sa vie, en 1574, que Ronsard (1524-1585) publia les «Sonnets pour Hélène». Ces sonnets sont dédiés à Hélène de Surgères, demoiselle d’honneur de la reine Catherine de Médicis. Le poète, approchant alors la cinquantaine, est épris de cette belle jeune fille, docte et vertueuse, qui ayant perdu son fiancé dans la guerre civile (1570) demeure inconsolable.

Pourquoi ce sonnet ?

Les sonnets de Ronsard sont inspirés de ceux de Pétrarque (1304-1374) précurseur de la Renaissance italienne. Ronsard composa ses poèmes avec un art scrupuleux, car ne concevant pas la poésie sans la musique, il les destinait à être chantés. Pour qu’une même mélodie pût convenir à plusieurs sonnets, il a contribué à fixer les lois du sonnet régulier (deux quatrains à rimes embrassées et deux tercets sur trois sortes de rimes).

Composition du sonnet.

Le premier quatrain nous présente un tableau très pittoresque : Ronsard imagine la vie calme, monotone, d’Hélène quand elle sera vieille.

Tout est en harmonie dans ce tableau :

— l’âge d’Hélène : elle sera «bien vieille».

— le moment de la journée : c’est le soir, à la chandelle : heure et lumière propices à la rêverie et aux regrets.

— les occupations d’Hélène : «dévidant et filant» : ce travail monotone et quelque peu mécanique laisse libre l’esprit de la vieille femme. Elle peut ainsi «chanter» les vers de Ronsard et se souvenir avec regret du temps «où elle était belle».

Le deuxième quatrain rend ce tableau plus large et plus vivant par la présence de la servante dont :

l’attitude : «à demi sommeillant»,
les gestes : «ne s’aille réveillant»,

sont notés avec beaucoup de pittoresque. Elle exprime avec orgueil les sentiments d’admiration qu’elle éprouve pour sa maîtresse inspiratrice du poète dans le très beau vers:

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Le premier tercet et le premier vers du dernier évoquent ce que seront devenus Ronsard lui-même et Hélène dans cet avenir relativement proche. Cette vision du poète
«fantôme sans os» et d’Hélène qui sera «une vieille accroupie» est empreinte d’un réalisme puissant et un peu cruel. C’est alors qu’Hélène regrettera l’amour de Ronsard et le farouche dédain avec lequel elle l’a accueilli. C’est pour lui éviter ces vains regrets que Ronsard lui donne des conseils, qu’il a si souvent répétés :

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Intérêt psychologique.

Nous voyons dans ces quelques vers se dessiner la double personnalité de Ronsard et d’Hélène. Lui en tant que poète croit à la puissance de rayonnement qui s’attache à son nom, et en tant qu’homme il souffre de voir son amour repoussé. La confession est émouvante en sa brièveté «regrettant mon amour et votre fier dédain».

Hélène a des sentiments plus complexes. Elle a reçu avec fierté et dignité l’hommage de cet amour, et si elle est heureuse de se rappeler que «Ronsard la célébrait du temps qu’elle était belle», c’est parce qu’à ses regrets se mêle une idée de renoncement.

Valeur littéraire du sonnet.

L’alexandrin s’assouplit suivant les nuances de la pensée et de l’émotion, et tout ce sonnet est une vraie musique.

Admirons l’équilibre du premier vers et l’effet de sérénité obtenu par le rythme ternaire :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

et la monotonie du second à la césure plus régulière :

Assise au coin du feu, dévidant et filant,

Remarquons le rythme large, sans coupure, du vers 8 aux sonorités douces et ouatées,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Quelques expressions.

Peu d’explications littérales sont à donner, le sonnet étant d’un ton simple et d’une langue presque moderne. Notons cependant :

Vers 3 : «direz», vers 13 : «si m’en croyez»: l’ellipse du sujet «vous» est fréquente au XVIe siècle.

les ombres myrteux : c’est la seule expression qui rappelle les allusions mythologiques chères à Ronsard. On peut se demander si l’auteur veut entendre soit les ombres (fantômes) myrteux (qui vivent sous les myrtes, arbres funèbres) ou l’ombrage de ces arbres eux-mêmes.

oyant : participe présent du verbe ouïr — entendre.

Source

Pierre de Ronsard (1524-1585)