La calomnie

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Beaumarchais (Caron de)

Né à Paris en 1732, mort en 1799. Fils d’un horloger, il se distingua d’abord dans la profession de son père. Très habile musicien, il donna des leçons aux filles de Louis XV. Il composa un certain nombre de pièces de théâtre dont les deux plus célèbres sont: le Barbier de Séville (1775) et le Mariage de Figaro (1784). Spéculateur audacieux, Beaumarchais gagna une fortune colossale qu’il perdit ensuite.

La calomnie

Basile

La calomnie1 monsieur! Vous ne savez guère ce que vous dédaignez; j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville en s’y prenant bien, et nous avons ici des gens d’une adresse!… D’abord un bruit léger, rasant le sol comme l’hirondelle avant l’orage, pianissimo2 murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille et piano, piano3, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait; il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando4 de bouche en bouche, il va le diable5; puis tout à coup, ne sais6 comment, vous voyez calomnie7 se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil. Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au ciel, un cri général, un crescendo8 public, un chorus9 universel de haine et de proscription10. Qui diable y résisterait!

Beaumarchais, Le barbier de Séville

1. Calomnie, accusation mensongère attaquant l’honneur de quelqu’un. Le personnage qui prononce ces paroles, don Basile, est le type achevé du calomniateur.
2. Pianissimo, terme italien usité en musique: très doucement, très bas.
3. Piano, terme italien. En musique: doucement, bas.
4. Rinforzando, terme italien. En musique: «En renforçant le son, plus fort».
5. Il va le diable, il va d’un train endiablé, très vite.
6. Ne sais, cette suppression du pronom sujet, usitée dans le style familier, donne plus de rapidité au discours.
7. Vous voyez calomnie, pour: Vous voyez la calomnie. Le style y gagne en rapidité.
8. Crescendo, terme italien employé en musique: «En croissant, en augmentant».
9. Chorus, accord, unanimité analogue au chant d’un chœur.
10. Proscription, condamnation à mort sans jugement, obligeant le proscrit à l’exil immédiat s’il veut échapper à la mort.

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Beaumarchais

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Le voyage à pied

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Jean-Jacques Rousseau

Errant pendant la nuit

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Le retour au pays natal

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Le retour au pays natal

Je me rappelle que lorsque j’arrivai en France, sur un vaisseau qui venait des Indes, dès que les matelots eurent distingué la terre de la patrie, ils devinrent pour la plupart incapables d’aucune manœuvre.

Les uns la regardaient sans pouvoir en détourner les yeux; d’autres mettaient leurs beaux habits, comme s’ils avaient été au moment de descendre; il y en avait qui parlaient tout seuls, et d’autres qui pleuraient.

À mesure que nous approchions, le trouble de leurs têtes augmentait: comme ils étaient absents depuis plusieurs années, ils ne pouvaient se lasser d’admirer la verdure des collines, le feuillage des arbres et jusqu’aux rochers du rivage couverts d’algues, de mousse, comme si tous ces objets leur eussent été nouveaux.

Les clochers des villages où ils étaient nés, qu’ils reconnaissaient au loin dans les campagnes, et qu’ils nommaient les uns après les autres, les remplissaient d’allégresse.

Mais quand le vaisseau entra dans le port, et qu’ils virent sur les quais leurs amis, leurs pères, leurs mères, leurs enfants qui leur tendaient les bras en pleurant et qui les appelaient par leurs noms, il fut impossible d’en retenir un seul à bord.

Tous sautèrent à terre, et il fallut suppléer aux besoins du vaisseau par un autre équipage.

Bernardin de Saint-Pierre (1737-1814)

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Bernardin de Saint-Pierre

Jeunesse de Buffon

Jeunesse de Buffon

Dans ma jeunesse, dit Buffon,
j’aimais beaucoup à dormir, et ma paresse me dérobait la moitié de mon temps. Mon pauvre Joseph* faisait tout ce qu’il pouvait pour la vaincre, sans pouvoir réussir. Je lui promis un écu toutes les fois qu’il me forcerait de me lever à six heures. Il ne manqua pas le jour suivant de venir me tourmenter à l’heure indiquée; mais je lui répondis fort brusquement; le jour d’après, il vint encore: cette fois-là, je lui fis de grandes menaces qui l’effrayèrent.

« Ami Joseph, lui dis-je dans l’après-midi, j’ai perdu mon temps et tu n’as rien gagné; tu n’entends pas bien ton affaire; ne pense qu’à ma promesse et ne fais désormais aucun cas de mes menaces. » Le lendemain, il réussit à son honneur. D’abord je le priai, je le suppliai, puis je me fâchai; mais il n’y fit aucune attention et me força de me lever malgré moi. Ma mauvaise humeur ne durait guère plus d’une heure après le moment du réveil. Il en était récompensé alors par mes remerciements et par ce qui lui était promis. Je dois au pauvre Joseph dix ou douze volumes au moins de mes ouvrages.

Buffon

* Ce domestique servit Buffon pendant 65 ans.

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Buffon