L’année 1660 peut être adoptée pour marquer d’une date, — approximative certes, mais assez exacte en somme et sûrement commode, — la séparation entre deux périodes de notre littérature du XVIIe siècle. La formation de la littérature classique est terminée, et les vingt-cinq premières années du règne personnel de Louis XIV qui commence vont en voir se produire les plus parfaits chefs-d’œuvre.

La période de Henri IV à la régence d’Anne d’Autriche a recueilli et perfectionné l’héritage du XVIe siècle.

Avec Henri IV, l’unité du royaume a été reconstituée sous le sceptre royal, et la nation se repose; la bourgeoisie, attendant du pouvoir l’autorité et la protection nécessaires, n’a qu’un désir: travailler et jouir de la vie dans la paix. Cet apaisement n’est pas somnolence, et les caractères ont gardé de l’âge précédent quelque chose de vigoureux, une allure indépendante et fière. Les discussions religieuses se sont calmées et, perdant leur portée politique, sont désormais exclusivement du domaine de la controverse; mais les générations nouvelles restent animées de l’esprit chrétien, qui s’allie dans les âmes aux enseignements recueillis de la philosophie antique. La force de l’esprit religieux qui circule à travers le siècle apparaît bien dans les polémiques qui nous ont valu les Provinciales, et dans l’inspiration des Pensées.

La littérature a renoncé aux ambitions démesurées de Ronsard. Avec Régnier et ses pareils, elle manifeste une disposition à la négligence, en réaction contre l’effort outré. Au contraire, Malherbe, avec son esprit bourgeois, méthodique, ami du travail et du bon sens, condamne ce laisser-aller autant que la mignardise et l’afféterie. Il est bien, en dépit de lui-même, héritier de la volonté de Ronsard, lorsqu’il fonde par son autorité la loi du travail artistique; et il sauve de la faillite de la Pléiade le cadre de la poésie lyrique, l’ode, comme son adversaire Mathurin Régnier sauve la satire.

D’autres formes importées de l’antiquité sont aussi définitivement acquises: la comédie, la tragédie à qui Hardy a donné la vie et le mouvement, que Pierre Corneille remplit de ses grandes conceptions. En prose, Balzac donne le modèle français de la dissertation éloquente; mais l’histoire reste toujours confinée dans le cadre des mémoires; en revanche, le roman prend une extension considérable.

Dans ces formes littéraires que trouvons-nous? Des idées, c’est-à-dire ce qu’il y a de moins particulier, ce qu’il y a de plus communicable d’homme à homme, — l’étude de l’homme en général, des ressorts moraux de son activité, — et, dominant toute recherche, le souci de suivre la raison à laquelle avec Descartes tout le XVIIe siècle soumet la conduite de sa pensée. Le pittoresque et le sensible s’éliminent au profit de l’intelligible. La langue, suivant le mouvement de la pensée, est devenue claire, propre à exprimer toutes les idées et capable de le faire avec justesse, mais elle a rejeté de l’usage, avec ce qui la surchargeait, beaucoup de ce qui lui donnait couleur et saveur.

Le public, attentif à ce que lui offrent les auteurs, est formé de deux éléments: aristocratie et bourgeoisie. L’aristocratie, écartée des affaires par le pouvoir royal, — et cela définitivement malgré quelques vaines tentatives pour ressaisir son influence politique, — n’ayant plus de part à la vie publique, se met à vivre dans les salons, et là, tout en devenant capable de juger les œuvres littéraires, exerce en retour une action sur la littérature.

Elle invente la préciôsité, dont l’extension menace un moment de pervertir le goût classique; mais l’esprit raisonnable triomphera.

La bourgeoisie, enrichie, s’instruit dans les collèges, et son bon sens, son goût de la mesure, du raisonnable, prévaudront aussi bien dans la littérature, avec les écrivains sortis de ses rangs, que son esprit dans les conseils du roi.

La condition de l’écrivain s’est élevée. De grands seigneurs et de grandes dames ne dédaignent pas de faire œuvre littéraire, tandis que des bourgeois, des roturiers comme Voiture, admis dans les salons, se voient, par leur entrée à l’Académie française, qui les met de pair avec ce que la France a de plus titré, confirmer une considération nouvelle.

A la génération suivante s’achève l’œuvre de Richelieu: en fondant l’Académie, il avait moralement anobli les écrivains; Louis XIV fait plus: il les traite à la cour avec des égards et une bienveillance marqués; même il prétend les prendre sous son patronage effectif, en leur distribuant des pensions (première liste en 1663). Il est vrai que la sécurité matérielle ainsi garantie fut bientôt rendue illusoire par l’état des finances.

Les circonstances sont, vers 1660, favorables à l’éclat des belles-lettres plus qu’elles ne le furent en aucun autre moment. Un public brillant et instruit qui a tout loisir pour goûter les œuvres est formé: c’est, à la cour, l’aristocratie avec Louis XIV qui lui donne le ton; à la ville, la bourgeoisie instruite. Par une fortune d’un rare bonheur, il se rencontre en même temps un groupe de génies et de talents pour réaliser, dans les formes établies, des œuvres où se retrouvent les conceptions et les caractères généraux de l’art classique.

Source: Précis 01. Texte adapté.