Un_dîner_de_philosophes.Jean_Huber

Condition nouvelle des écrivains
La période qui s’étend des environs de 1685 à la fin du XVIIe siècle ne laisse pas d’être des plus intéressantes, parce qu’on y relève les marques d’un changement dans le tour d’esprit des écrivains et dans le goût public. Ce changement va s’accentuer et aboutir à une transformation totale.

Les écrivains ne sont déjà plus, comme ceux de l’âge d’or classique, une auréole au pouvoir royal qui les pensionnait ou du moins les protégeait; ce ne sont plus des artistes visant à «faire beau» — en prenant pour guides les modèles de l’antiquité, — ou à peindre l’âme humaine dans ce qu’elle a d’universel et de permanent: les sentiments, les passions. Le pouvoir cessant de les patronner, ils vont développer leur indépendance à son égard; leur talent deviendra une propriété qu’ils exploiteront de leur mieux à leurs risques et périls. Trouver ce qui plaise au lecteur dans les idées et le mode d’expression, telle sera donc la loi de leur travail: il leur faudra «être de leur temps», se tenir en contact avec le public.

Renaissance des salons
Au début du XVIIIe siècle commence dans la société une évolution inverse de celle qui s’était faite au XVIIe. La cour du roi s’était alors substituée aux salons, englobant toute la société cultivée ou lui donnant le ton. Mais, dans les dernières années de son règne, Louis XIV vieilli et attristé abandonne la direction qu’il avait prise de la vie mondaine. La société aristocratique se désagrège, et ce sont les petites cours princières ou les salons, «bureaux d’esprit» comme on les appelle, qui deviennent les centres de la vie polie et de la vie intellectuelle. La vie de cour continue à Sceaux, chez la duchesse du Maine, et la marquise de Lambert reçoit chez elle gens de qualité et gens de lettres.

La puissance des salons ira en augmentant avec les années, et c’est dans la seconde moitié du siècle qu’ils seront le plus nombreux et le plus florissants.

Goût du public – Rôle de l’écrivain
La curiosité de ce public se porte vers des objets nouveaux. Déjà les questions de science, d’organisation sociale, de gouvernement, ont sollicité son attention dans les livres de Fontenelle, de La Bruyère, de Fénelon. Laissant de côté les études de psychologie et les préoccupations d’art, la littérature va de plus en plus rechercher l’utile, se proposer pour but, en même temps que de distraire, d’instruire le lecteur, de le faire réfléchir et de le gagner à certaines idées. Le rôle de l’écrivain sera de dire clairement ce que les autres pensent plus obscurément, ou de leur exposer ses propres conceptions. Si avec l’affaiblissement du pouvoir central qui perd le contrôle de la pensée publique coïncide l’éclosion de talents audacieux, les écrivains pourront devenir les maîtres de l’opinion; ils le deviendont effectivement, c’est eux que l’on appellera les Philosophes.

L’esprit philosophique au XVIIIe siècle
Ces philosophes ne seront pas des hommes de méditation comme le fut Descartes au siècle précédent; la philosophie ne sera pas l’étude désintéressée de problèmes généraux tels que ceux de la destinée humaine, de la morale, mais la recherche de ce qui, par une mise en pratique immédiate, peut servir au bonheur des hommes.

Le désir de réaliser sans délai ce qui paraît susceptible d’améliorer la condition humaine explique un des caractères les plus nets du XVIIIe siècle: l’irréligion.

L’esprit utilitaire et pratique estima que les questions religieuses étaient vaines, lorsqu’elles n’étaient pas pernicieuses en suscitant l’intolérance.

L’autorité de l’Eglise s’est affaiblie au point de disparaître: les théologiens n’ont pas donné en vain le spectacle de leurs querelles (affaire du quiétisme); la dévotion étroite et rigoureuse de la fin du règne de Louis XIV inspire une réaction libertine; enfin les fautes que le pouvoir a commises au nom de la religion (persécution des jansénistes, révocation de l’édit de Nantes) ont aliéné à la religion bien des esprits. L’un des fondements de la vie morale au siècle précédent, la foi chrétienne, est donc en train de disparaître. Celui de la vie sociale, la confiance dans l’autorité royale, disparaît aussi. La monarchie est devenue lourde aux épaules de la nation qu’elle accable sans cesse du fardeau des guerres, aux souffrances de qui elle ne trouve aucun remède; et c’est à peine si, au cours du siècle qui commence, elle reconquerra par intervalles l’amour de ses sujets. Son incapacité à satisfaire leurs désirs les éloignera d’elle toujours plus. Les philosophes prendront dans la direction des esprits la place laissée vide.

Source: Précis 01. Texte adapté.

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