Alfred de Vigny

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Alfred de Vigny



Notice biographique

Alfred de Vigny est né à Loches en Touraine mais il a passé sa jeunesse à Paris.

Issu d’une famille noble, il rêve d’une carrière militaire mais déçu, il quitte l’armée à l’âge de 30 ans.
A Paris, il fréquente les milieux romantiques et devient l’ami de Hugo.

Il se consacre entièrement à sa carrière littéraire : coup sur coup il publie les Poèmes antiques et modernes et Cinq-Mars, un roman historique.

En 1835, il publie Chatterton, un drame philosophique qui le rend célèbre.

En 1845, après six candidatures malheureuses, il est enfin élu à l’Académie. Déçu par les élections de 1848 – il aurait voulu être député – il se retire en
gentilhomme campagnard et prend soin de sa femme malade.

Il passe les dix dernières années de sa vie à Paris où il continue à vivre en solitaire.

Oeuvres

Poèmes antiques et modernes (1826)
Cinq-Mars (1826)
Chatterton (1835)
Destinées (1864)

Les Destinées (1864)

Ce recueil posthume contient onze poèmes qui ont été rédigés par Vigny entre 1838 et 1863, l’année de sa mort.

Alfred de Vigny est un penseur parmi les romantiques : ses poèmes ont une signification plus morale que lyrique. Sa philosophie est pleine de stoïcisme et de pessimisme. L’homme est seul : seul devant la nature, abandonné de Dieu. Tout ce qui lui reste à faire c’est de se résigner : il est absurde de résister. L’homme doit accomplir sa tâche et accepter la mort avec stoïcisme. A ce pessimisme stoïque s’ajoute chez Vigny un optimisme fondé sur sa foi dans le progrès et dans l’humanité.

Les poèmes de Vigny s’inspirent de ses expériences personnelles mais il n’a pas écrit un lyrisme personnel. Chaque poème naît d’une image, d’un symbole par lequel le poète exprime et concrétise sa philosophie.

Le loup

Ce poème a été écrit en 1838 : au moment où il l’a écrit, Vigny venait de subir la mort de sa mère et la rupture avec l’actrice Marie Dorval. Blessé par cet amour infidèle il décide de se retirer à la campagne.

I

Les nuages couraient sur la lune enflammée
Comme sur l’incendie on voit fuir la fumée,
Et les bois étaient noirs jusques à l’horizon.
-Nous marchions, sans parler, dans l’humide gazon,
Dans la bruyère épaisse et dans les hautes brandes,
Lorsque, sous des sapins pareils à ceux des Landes,
Nous avons aperçu les grands ongles marquées
Par les loups voyageurs que nous avions traqués.
Nous avons écouté, retenant notre haleine
Et le pas suspendu. -Ni le bois ni la plaine
Ne poussaient un soupir dans les airs; seulement
La girouette en deuil criait au firmament;
Car le vent, élevé bien au-dessus des terres,
N’effleurait de ses pieds que les tours solitaires,
Et les chênes d’en bas, contre les rocs penchés,
Sur les coudes semblaient endormis et couchés.
-Rien ne bruissait donc, lorsque, baissant la tête,
Le plus vieux des chasseurs qui s’étaient mis en quête
A regardé le sable en s’y couchant; bientôt,
Lui que jamais ici l’on ne vit en défaut,
A déclaré tout bas que ces marques récentes
Annonçaient la démarche et les griffes puissantes
De deux grands loups-cerviers et de leurs louveteaux.
Nous avons tous alors préparé nos couteaux
Et, cachant nos fusils et leurs lueurs trop blanches,
Nous allions pas à pas en écartant les branches.
Trois s’arrêtent, et moi, cherchant ce qu’ils voyaient,
J’aperçois tout à coup deux yeux qui flamboyaient,
Et je vois au delà quatre formes légères
Qui dansaient sous la lune, au milieu des bruyères?
Comme font chaque jour, à grand bruit, sous nos yeux,
Quand le maître revient, les lévriers joyeux.
Leur forme était semblable et semblable la danse;
Mais les enfants du Loup se jouaient en silence,
Sachant bien qu’à deux pas, ne dormant qu’à demi,
Se couche dans ses murs l’homme, leur ennemi.
Le père était debout, et plus loin, contre un arbre,
Sa Louve reposait comme celle de marbre
Qu’adoraient les Romains, et dont les flancs velus
Couvaient les demi-dieux Rémus et Romulus.
Le Loup vient et s’assied, les deux jambes dressées,
Par leurs ongles crochus dans le sable enfoncées.
Il s’est jugé perdu, puisqu’il était surpris,
Sa retraite coupée et tous ses chemins pris;
Alors il a saisi, dans sa gueule brûlante,
Du chien le plus hardi la gorge pantelante
Et n’a pas desserré ses mâchoires de fer,
Malgré nos coups de feu, qui traversaient sa chair,
Et nos couteaux aigus qui, comme des tenailles,
Se croisaient en plongeant dans ses larges entrailles,
Jusqu’au dernier moment où le chien étranglé,
Mort longtemps avant lui, sous ses pieds a roulé.
Le Loup le quitte alors et puis il nous regarde.
Les couteaux lui restaient au flanc jusqu’à la garde,
Le clouaient au gazon tout baigné de son sang;
Nos fusils l’entouraient en sinistre croissant.
-Il nous regarde encore, ensuite il se recouche
Tout en léchant le sang répandu sur sa bouche,
Et, sans daigner savoir comment il a péri,
Refermant ses grands yeux, meurt sans jeter un cri.

II

J’ai reposé mon front sur mon fusil sans poudre,
Me prenant à penser, et n’ai pu me résoudre
A poursuivre sa Louve et ses fils qui, tous trois,
Avaient voulu l’attendre; et, comme je le crois,
Sans ses deux Louveteaux la belle et sombre veuve
Ne l’eût pas laissé seul subir la grande épreuve;
Mais son devoir était de les sauver, afin
De pouvoir leur apprendre à bien souffrir la faim,
A ne jamais entrer dans le pacte des villes
Que l’homme a fait avec les animaux serviles
Qui chassent devant lui, pour avoir le coucher,
Les premiers possesseurs du bois et du rocher.

III

Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse,
Seul le silence est grand; tout le reste est faiblesse.
-Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait : “Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler.”

Vocabulaire
les brandes: bruyère sèche
les sapins: c’est une imprécision de Vigny : les Landes sont plantées de pins et non de sapins
traqués: encerclés
les tours solitaires : le poème est écrit au manoir du Maine-Giraud. Le château se trouve sur une colline et est isolé au milieu des bois et des rochers
un loup-cervier: félin aussi appelé lynx.

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Le Cor

(Recueil : Poèmes antiques et modernes)

J’aime le son du Cor, le soir, au fond des bois,
Soit qu’il chante les pleurs de la biche aux abois,
Ou l’adieu du chasseur que l’écho faible accueille,
Et que le vent du nord porte de feuille en feuille.

Que de fois, seul, dans l’ombre à minuit demeuré,
J’ai souri de l’entendre, et plus souvent pleuré !
Car je croyais ouïr de ces bruits prophétiques
Qui précédaient la mort des Paladins antiques.

O montagnes d’azur ! ô pays adoré !
Rocs de la Frazona, cirque du Marboré,
Cascades qui tombez des neiges entraînées,
Sources, gaves, ruisseaux, torrents des Pyrénées ;

Monts gelés et fleuris, trône des deux saisons,
Dont le front est de glace et le pied de gazons !
C’est là qu’il faut s’asseoir, c’est là qu’il faut entendre
Les airs lointains d’un Cor mélancolique et tendre.

Souvent un voyageur, lorsque l’air est sans bruit,
De cette voix d’airain fait retentir la nuit ;
A ses chants cadencés autour de lui se mêle
L’harmonieux grelot du jeune agneau qui bêle.

Une biche attentive, au lieu de se cacher,
Se suspend immobile au sommet du rocher,
Et la cascade unit, dans une chute immense,
Son éternelle plainte au chant de la romance.

Ames des Chevaliers, revenez-vous encor?
Est-ce vous qui parlez avec la voix du Cor ?
Roncevaux ! Roncevaux ! Dans ta sombre vallée
L’ombre du grand Roland n’est donc pas consolée !

Le poème complet.

Résumé.

  • 1 et 2 : Il entend le cor, aime son son (en différentes situations). Ses réactions.
  • 3 et 4 : Description de la beauté du paysage.
  • 5 et 6 : Souvent un voyageur sonne du cor. Réactions de la nature.
  • 7 : Sans doute, Roland erre encore dans la montagne.

Un poème romantique.

  • Le rôle de la nature vivante et personnifiée: le front et le pied de la montagne; la cascade chante une éternelle plainte; la biche pleure.
  • Le passé national.
  • La sentimentalité: il s’adresse en extase aux montagnes, sourit et pleure, la biche qui pleure, le cor mélancolique et tendre.
  • L’imagination: les Chevaliers, Roland.

Ce n’est ici que le prélude d’un poème dans lequel Vigny raconte à grands traits la mort de Roland à Roncevaux. Vous avez ici un exemple frappant de la composition romantique: la nature a gardé dans ses lignes et dans son harmonie le souvenir des grands événements du passé; le cor du chasseur des Pyrénées est un écho du cor de Roland. L’homme vulgaire ne voit que ce qu’il voit; le poète, dans ce spectacle, entrevoit par le rêve et recrée par l’imagination tout le passé qui continue à vivre dans le présent. De là chez quelques romantiqus la richesse du sentiment de la nature.

Source: Calvet.


Chatterton. Drame romantique, 1835.

La mort de Chatterton (Henry Wallis)

Source : vie de Chatterton, poète anglais (1752 — 1770). — Lieu : Londres, maison de John Bell. — Temps : 1770.

Acte I. John Bell et Chatterton.
— Rudesse de John Bell, industriel riche et prosaïque, envers ses ouvriers et sa jeune femme Kitty. Douceur rêveuse et triste de Chatterton, jeune poète de 18 ans, sans ressources, mourant de faim. Kitty Bell et son ami le quaker s’indignent contre le premier et prennent en pitié le second.

Acte II. Lord Talbot.
— Le jeune lord Talbot, ami de Chatterton, découvre sa retraite dans la maison de John Bell. Rentrant demi-ivre de la chasse avec ses compagnons de plaisir, il ose railler brutalement la sympathie très pure qui s’est éveillée entre la jeune femme compatissante et le poète malheureux.

Acte III. Mort de Chatterton.
— La crainte et l’espérance se disputent l’âme du poète: d’une part un loyer arriéré échoit aujourd’hui, et la faim a mis Chatterton hors d’état de tenir une plume; d’autre part aujourd’hui il attend la réponse à une demande de secours adressée au lord maire Beckford. Celui-ci arrive en personne et, anglais pratique, lui conseille de lâcher la poésie pour
une place de valet de chambre à 100 livres sterling. Afin de l’y déterminer, il lui apporte un journal de Londres, qui conteste l’authenticité de ses poèmes déjà parus. A ces ouvertures, le désespoir monte au cœur du poète; il vide une fiole d’opium, brûle ses derniers vers et expire après avoir déposé un baiser d’adieu sur le front de Kitty. Celle-ci meurt de saisissement entre les bras du quaker.

Action: alternative de crainte et d’espoir dans le jeune poète. — Noeud: intervention brutale de lord Talbot. — Dénouement : fin tragique de Chatterton et de Kitty.

Personnages: au 1ier plan, Chatterton et Kitty Bell; au 2e plan, le quaker, John Bell, lord Talbot, lord Beckford. — Chatterton : désespérance du génie méconnu. — Kitty Bell: souffrance d’une jeune femme pure et délicate, unie à un rustre. — Le quaker: bonté droite et simple. — John Bell: dureté intéressée d’un industriel sans cœur. — Lord Talbot: cruelle irréflexion d’un homme de plaisir. — Lord Beckford: brusquerie peu délicate de l’homme pratique terre à terre.

Schmidt

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Le château de Loches où naquit de Vigny