Gérard de Nerval (1808-1855)

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Notice biographique
Né à Paris, Gérard de Nerval, de son vrai nom Gérard Labrunie, a été éduqué dans le Valois par son grand-oncle.

Il fréquente les milieux littéraires et est forte attiré par la littérature allemande : surtout le Faust de Goethe et les Contes Fantastiques d’Hofmann.

Une relation malheureuse a pour lui de graves conséquences : sa raison est ébranlée et il doit être soigné pour des troubles mentaux.

Il se rétablit et lors d’un voyage en Orient il est attiré par les mythologies et les mystères antiques, et s’intéresse à la réincarnation des âmes. Ces tendances se manifestent dans la rédaction de son Voyage en Orient (1851).

De 1851 à 1854 il traverse une nouvelle crise et comprend que sa raison est menacée. Pendant des intervalles de lucidité, il écrit ses chefs-d’oeuvre.
En 1855, on le trouve pendu près du Châtelet.

Oeuvres
Nuits d’Octobre (1852)
Chimères (1854)
Aurélia (1853-1855)

Son intérêt
La poésie nervalienne sort de l’expérience vécue par l’auteur : la vie réelle est transformée par le songe, son destin se confond avec celui de l’humanité.

Ainsi tout prend un aspect double, tout devient signe et symbole. C’est pourquoi Nerval est à la base de la poésie symboliste et surréaliste.

Les Chimères (1854) Extrait : El desdichado

Je suis le Ténébreux, – le Veuf, – l’Inconsolé,
Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :
Ma seule Etoile est morte, – et mon luth constellé
Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,
Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,
La fleur qui plaisait tant à mon coeur désolé,
Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ? … Lusignan ou Biron ?
Mon front est rouge encor du baiser de la Reine;
J’ai rêvé dans la Grotte où nage la Sirène …

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :
Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée
Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée.

Vocabulaire
le Pausilippe : promontoire près de Naples; la tradition y situe le tombeau de Virgile
Phébus : dieu grec de la poésie et des arts
l’Achéron : comme Orphée descendu aux Enfers pour en ramener Euridice

Exercice
1. Quel est le sentiment des vers 1-4 ? Illustrez votre réponse.
2. En quoi la deuxième strophe s’oppose-t-elle à la première ?
3. Que suggèrent les vers 9-14 ?

Aurélia (1853-1855)

Dans sa dernière oeuvre, Gérard de Nerval retrace et analyse ses obsessions, ses rêves heureux, ses cauchemars, ses troubles mentaux.

Extrait

Je me trouvai tout à coup dans une salle qui faisait partie de la demeure de mon aïeul. Elle semblait s’être agrandie seulement. Les vieux meubles luisaient d’un poli merveilleux, les tapis et les rideaux étaient comme remis à neuf, un jour trois fois plus brillant que le jour naturel arrivait par la croisée et par la porte, et il y avait dans l’air une fraîcheur et un parfum des premières matinées tièdes du printemps. Trois femmes travaillaient dans cette pièce, et représentaient, sans leur ressembler absolument, des parentes et des amies de ma jeunesse. Il semblait que chacune eût les traits de plusieurs de ces personnes. Les contours de leurs figures variaient comme la flamme d’une lampe, et à tout moment quelque chose de l’une passait dans l’autre; le sourire, la voix, la teinte des yeux, de la chevelure, la taille, les gestes familiers, s’échangeaient comme si elles eussent vécu de la même vie, et chacune était ainsi un composé de toutes, pareilles à ces types que les peintres imitent de plusieurs modèles pour réaliser une beauté complète.

La plus âgée me parlait avec une voix vibrante et mélodieuse que je reconnaissais pour l’avoir entendue dans l’enfance, et je ne sais ce qu’elle me disait qui me frappait par sa profonde justesse. Mais elle attira ma pensée sur moi-même, et je me vis vêtu d’un petit habit brun de forme ancienne, entièrement tissé à l’aiguille de fils ténus comme ceux des toiles d’araignée. Il était coquet, gracieux et imprégné de douces odeurs. Je me sentais tout rajeuni et tout pimpant dans ce vêtement qui sortait de leurs doigts de fée, et je les remerciais en rougissant, comme si je n’eusse été qu’un petit enfant devant de grandes belles dames. Alors, l’une d’elles se leva et se dirigea vers le jardin.

Chacun sait que, dans les rêves, on ne voit jamais le soleil, bien qu’on ait souvent la perception d’une clarté beaucoup plus vive. Les objets et les corps sont lumineux par eux-mêmes. Je me vis dans un petit parc où se prolongeaient des treilles en berceaux chargés de lourdes grappes de raisins blancs et noirs; à mesure que la dame qui me guidait s’avançait sous ces berceaux, l’ombre des treilles croisées variait pour mes yeux ses formes et ses vêtements. Elle en sortit enfin, et nous nous trouvâmes dans un espace découvert. On y apercevait à peine la trace d’anciennes allées qui l’avaient jadis coupé en croix. La culture était négligée depuis de longues années, et des plants épars de clématites, de houblon, de chèvrefeuille, de jasmin, de lierre, d’aristoloche, étendaient entre des arbres d’une croissance vigoureuse leurs longues traînées de lianes.

Des branches pliaient jusqu’à terre chargées de fruits, et parmi des touffes d’herbes parasites s’épanouissaient quelques fleurs de jardin revenues à l’état sauvage.

De loin en loin s’élevaient des massifs de peupliers, d’acacias et de pins, au sein desquels on entrevoyait des statues noircies par le temps.

J’aperçus devant moi un entassement de rochers couverts de lierre, d’où jaillissait une source d’eau vive dont le clapotement harmonieux résonnait sur un bassin d’eau dormante à demi-voilée de larges feuilles du nénuphar.

La dame que je suivais, développant sa taille élancée dans un mouvementqui faisait miroiter les plis de sa robe en taffetas changeant, entoura gracieusement de son bras nu une longue tige de rose trémière, puis elle se mit à grandir sous un clair rayon de lumière, de telle sorte que peu à peu le jardin prenait sa forme, et les parterres et les arbres devenaient les rosaces et les festons de ses vêtements; tandis que sa figure et ses bras imprimaient leurs contours aux nuages pourprés du ciel. Je la perdais ainsi de vue à mesure qu’elle se transfigurait, car elle semblait s’évanouir dans sa propre grandeur.

– Oh ! ne fuis pas ! m’écriai-je; car la nature meurt avec toi !

Disant ces mots, je marchais péniblement à travers les ronces comme pour saisir l’ombre agrandie qui m’échappait; mais je me heurtai à un pan de mur dégradé, au pied duquel gisait un buste de femme. En le relevant, j’eus la persuasion que c’était le sien …
Je reconnus les traits chéris, et, portant les yeux autour de moi, je vis que le jardin avait pris l’aspect d’un cimetière. Des voix disaient :

– L’univers est dans la nuit ! …

Vocabulaire
ténu : fragile
pimpant : élégant, joli
des treilles en berceaux : des ceps de vigne qui ornent une voûte
une aristoloche : sorte de fleur

Exercice
La folie de Gérard de Nerval se caractérise par la transfiguration de la réalité qui cause le désarroi du poète. Citez des exemples.

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« J’arrange volontiers ma vie comme un roman. »
L’œuvre de Gérard de Nerval est le miroir de sa vie rêvée. Nerval était un amoureux. Il aimait les femmes. Il les aimait non pas pour ce qu’elles étaient, mais pour l’idée qu’il s’en faisait. En fait, il était un amoureux du désir imaginaire, à la poursuite de la femme idéale et de l’image de sa mère perdue très jeune…

Sa vie, à l’instar de ses conquêtes féminines chimériques et de sa passion pour l’actrice Jenny Colon, a un goût d’inachevé.

Né le 22 mai 1808, il devient orphelin à deux ans. Sa mère, alors en visite auprès de son mari, décède de fièvre et de fatigue en Silésie. Ce dernier, qui préfère poursuivre sa carrière de chirurgien-major dans la Grande armée napoléonienne, le confie à un oncle maternel.

Dès le lycée, Nerval se fait remarquer par sa traduction de Faust de Goethe jamais égalée à ce jour. Membre de la Jeune France, il côtoie les grands écrivains de son époque, Théophile Gautier, Victor Hugo et Alexandre Dumas. Plus tard, il puisera de ses multiples voyages l’inspiration pour ses nombreux récits, multiples voyages ponctués par des séjours de plus en plus répétitifs à la clinique du Docteur Blanche.

Sans cesse obnubilé par l’éternel féminin, jonglant entre songe et réalité, il sombre dans la folie avant d’être retrouvé pendu au fond d’une rue glauque du Châtelet, le 26 janvier 1855.

Biographie rédigée par Christian Epalle et publiée sous Licence Art Libre (LAL 1.3)

Fantaisie

Il est un air pour qui je donnerais
Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,
Un air très-vieux, languissant et funèbre,
Qui pour moi seul a des charmes secrets.

Or, chaque fois que je viens à l’entendre,
De deux cents ans mon âme rajeunit :
C’est sous Louis treize; et je crois voir s’étendre
Un coteau vert, que le couchant jaunit,

Puis un château de brique à coins de pierre,
Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,
Ceint de grands parcs, avec une rivière
Baignant ses pieds, qui coule entre des fleurs ;

Puis une dame, à sa haute fenêtre,
Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,
Que dans une autre existence peut-être,
J’ai déjà vue… et dont je me souviens !

Une lecture explicative de ce texte et une version sonore.

Nerval - Sonnet (Épitaphe)