Dans la Préface de L’Assommoir, Zola expose son but de la façon suivante : “J’ai voulu peindre la déchéance d’une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs. Au bout de l’ivrognerie et de la fainéantise, il y a le relâchement des liens de la famille, les ordures de la promiscuité, l’oubli progressif des sentiments honnêtes, puis comme dénouement la honte et la mort. C’est de la morale en action, simplement.”

Le roman a été fortement attaqué à cause de son vocabulaire, le langage du peuple assez banal et vulgaire.

Contenu
Gervaise Macquart a quitté sa Provence natale pour suivre à Paris un ouvrier tanneur, Auguste Lantier, dont elle a eu déjà deux enfants.

Bientôt Lantier l’abandonne et elle épouse Coupeau, un ouvrier zingueur, qui, à la suite d’un accident, se met à boire.

La blanchisserie de Gervaise périclite et elle s’adonne aussi à la boisson.

La déchéance du ménage s’accentue de jour en jour jusqu’à la fin tragique de Coupeau et de Gervaise.

Extrait

Vers onze heures et demie, un jour de beau soleil, Gervaise et Coupeau, l’ouvrier zingueur, mangeaient ensemble une prune, à l’Assommoir du père Colombe. Coupeau, qui fumait une cigarette sur le trottoir, l’avait forcée à entrer comme elle traversait la rue, revenant de porter du linge; et son grand panier carré de blanchisseuse était par terre, près d’elle, derrière la petite table de zinc …

“Oh ! c’est vilain de boire !” dit-elle à demi-voix. Et elle raconta qu’autrefois, avec sa mère, elle buvait de l’anisette, à Plassans. Mais elle avait failli en mourir un jour, et ça l’avait dégoûtée; elle ne pouvait plus voir les liqueurs: “Tenez, ajouta-t-elle en montrant son verre, j’ai mangé ma prune; seulement, je laisserai la sauce, parce que ça me ferait du mal.”

Coupeau, lui aussi, ne comprenait pas qu’on pût avaler de pleins verres d’eau-de-vie. Une prune par-ci par-là, ça n’était pas mauvais. Quant au vitriol, à l’absinthe et aux autres cochonneries, bonsoir ! il n’en fallait pas. Les camarades avaient beau le blaguer, il restait à la porte, lorsque ces cheulards-là entraient à la mine à poivre. Le papa Coupeau, qui était zingueur comme lui, s’était écrabouillé la tête sur le pavé de la rue Coquenard, en tombant, un jour de ribote, de la gouttière du n° 25; et ce souvenir, dans la famille, les rendait tous sages. Lui, lorsqu’il passait rue Coquenard et qu’il voyait la place, il aurait plutôt bu l’eau du ruisseau que d’avaler un canon gratis chez le marchand de vin. Il conclut par cette phrase : “Dans notre métier, il faut des jambes solides.”

Gervaise avait repris son panier. Elle ne se levait pourtant pas, le tenait sur ses genoux, les regards perdus, rêvant, comme si les paroles du jeune ouvrier éveillaient en elle des pensées lointaines d’existence.

Et elle dit encore, lentement, sans transition apparente : “Mon Dieu ! je ne suis pas ambitieuse, je ne demande pas grand-chose … Mon idéal, ce serait de travailler tranquille, de manger toujours du pain, d’avoir un trou un peu propre pour dormir, vous savez, un lit, une table et deux chaises, pas davantage … Ah ! je voudrais aussi élever mes enfants, en faire de bon sujets, si c’était possible …
Il y a encore un idéal, ce serait de ne pas être battue, si je me remettais jamais en ménage; non, ça ne me plairait pas d’être battue … Et c’est tout, vous voyez, c’est tout”.

Elle cherchait, interrogeait ses désirs, ne trouvait plus rien de sérieux qui la tentât. Cependant, elle reprit, après avoir hésité : “Oui, on peut à la fin avoir le désir de mourir dans son lit … Moi, après avoir bien trimé toute ma vie, je mourrais volontiers dans mon lit, chez moi.”

Et elle se leva. Coupeau, qui approuvait vivement ses souhaits, était déjà debout, s’inquiétant de l’heure. Mais ils ne sortirent pas tout de suite; elle eut la curiosité d’aller regarder, au fond, derrière la barrière de chêne, le grand alambic de cuivre rouge, qui fonctionnait sous le vitrage clair de la petite cour; et le zingueur, qui l’avait suivi, lui expliqua comment ça marchait, indiquant du doigt les différentes pièces de l’appareil, montrant l’énorme cornue d’où tombait un filet limpide d’alcool. L’alambic, avec ses récipients de forme étrange, ses enroulements sans fin de tuyaux, gardait une mine sombre; pas une fumée ne s’échappait; à peine entendait-on un souffle intérieur, un ronflement souterrain; c’était comme une besogne de nuit faite en plein jour, par un travailleur morne, puissant et muet. Cependant, Mes-Bottes, accompagné de ses deux camarades, était venu s’accorder sur la barrière, en attendant qu’un coin du comptoir fût libre. Il avait un rire de poulie mal graissée, hochant la tête, les yeux attendris, fixés sur la machine à soûler.

Tonnerre de Dieu ! elle était bien gentille ! Il y avait, dans ce gros bedon de cuivre, de quoi se tenir le gosier au frais pendant huit jours. Lui, aurait voulu qu’on lui soudât le bout du serpentin entre les dents, pour sentir le vitriol encore chaud l’emplir, lui descendre jusqu’aux talons, toujours, toujours, comme un petit ruisseau. Dame ! Il ne se serait plus dérangé, ça aurait joliment remplacé les dés à coudre de ce roussin de père Colombe ! Et les camarades ricanaient, disaient que cet animal de Mes-Bottes avait un fichu grelot, tout de même. L’alambic, sourdement, sans une flamme, sans une gaieté dans les reflets éteints de ses cuivres, continuait, laissait couler sa sueur d’alcool, pareil à une source lente et entêtée, qui à la longue devait envahir la salle, se répandre sur les boulevards extérieurs, inonder le trou immense de Paris.

Vocabulaire

* une prune : prune macérée dans de l’eau de vie
* l’Assommoir : c’est le nom d’un cabaret proche des abattoirs de Belleville
* Plassans : ville imaginaire en Provence, berceau des Rougon et des Macquart
* le vitriol : terme argotique pour l’alcool
* ces cheulards-là : ces buveurs-là
* la mine à poivre : le cabaret
* un jour de ribote : un jour d’ivresse
* un canon : un verre
* avoir trimé : avoir travaillé dur
* Mes-Bottes : camarade de Coupeau
* les dés à coudre : petits verres
* ce roussin : les cabaretiers servaient d’indicateurs à la police; en argot: la police = la rousse
* avoir un fichu grelot : être un fameux bavard

Exercice

1. En quoi ces deux personnages paraissent-ils sérieux et sympathiques ?
2. Relevez les éléments pittoresques et évocateurs dans la description de l’alambic.
3. Quels termes font de l’alambic un personnage vivant et un monstre redoutable?


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