Edgar Quinet

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Edgar Quinet

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Le retour

Vue d’une partie de la ville de Bourg en Bresse – vers 1780.

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Ulysse était le plus sage des hommes. Il erre seulement dix ans hors d’Ithaque; à son retour, personne ne le reconnaît, excepté son chien Argos. Je ne suis pas Ulysse, j’ai erré non dix ans, mais vingt ans, hors de mon Ithaque de Bresse, et je n’ai pas laissé mon chien. Qui donc me reconnaîtra?

Voilà ce que je me demandais, le cœur serré, en rentrant dans ma ville natale de Bourg-en-Bresse… Oh! que ces craintes ont été vite dissipées! Que de mains ont pressé la mienne! Quelle fidélité à d’anciens souvenirs! Je sens ici, pour la première fois, ce que je n’avais vu que dans les livres anciens, le bienfait de la terre où l’on est né …

… Parmi tant de sentiments nouveaux, voici, je crois, le meilleur. Une jeune paysanne, fille du fermier qui habite le hameau de Certines, dans les ruines de la maison paternelle, arrive de la campagne. Cette jeune fille n’était pas née quand j’ai été exilé de France, ses parents habitaient un autre canton, elle ne me connaît pas. Pourtant, en me voyant, elle se jette à mon cou avec émotion, comme si elle m’eût toujours vu.

Pourquoi cela? Elle sait à peine lire et écrire; certainement elle ne sait pas que j’ai écrit des livres. Ce qui l’a touchée, ce n’est pas ma vie publique; elle ignore profondément tout cela. Mais elle sait qu’autrefois, longtemps avant qu’elle ne fût née, ma maison, avec ses deux pavillons, blanchissait sur le tertre vert où elle a sa petite ferme. Elle sait que depuis un temps immémorial j’avais là mes racines; que mon père et moi nous avons planté les arbres qui ombragent son toit, qu’il ne reste de ma demeure qu’un tas de pierres roulées devant sa porte, et que je n’ai pas vu ces ruines depuis vingt ans. C’est là ce qui la touche jusqu’aux larmes. Elle était tout près de me dire, à la manière homérique: Ô mon père!

Du moins, elle me donne les nouvelles qui me concernent:

« Du côté du matin, le grand acacia et le grand frêne vivent encore. Le pommier vit aussi, du côté de bise; mais depuis deux ans, il ne donne plus de fruits. Du côté du soir, la petite mare a été comblée, mais le puits est toujours là; seulement il ne donne plus d’eau. Hier on a trouvé une pierre noire de votre foyer. Quant à votre berceau, on l’a gardé dans une ferme à Montagnat. »

Voilà ses paroles, mêlées de pleurs … Sois bénie pour ce cri de la vieille nature humaine, toi qui m’as reconnu sans m’avoir jamais vu!

Edgar Quinet (1803-1875), De la République.

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Le trouvère

Un trouvère

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Né à Bourg-en-Bresse, Edgar Quinet fut, sous la monarchie de Juillet et pendant la République de 1848, professeur au Collège de France, très aimé par les étudiants républicains. Il se retira en Suisse après le coup d’État, et ne rentra à Paris qu’en 1870.

Esprit très ouvert, à la fois homme politique, historien, poète et philosophe, il a laissé une œuvre fort diverse et un peu inégale où l’on rencontre de nombreuses pages admirables par la pensée, par l’imagination et par l’ampleur du style.


Le trouvère

Pendant six mois d’hiver, le château féodal était resté enveloppé de nuages. Point de tournois, point de guerres; peu d’étrangers et de pèlerins; de longs jours monotones, de tristes et interminables soirées, mal remplies par le jeu d’échecs. Enfin, le printemps avait commencé; la châtelaine avait cueilli la première violette dans le verger. Avec les hirondelles, on attendait le retour du troubadour ou du trouvère.

Par un beau jour du mois de mai, on l’aperçoit enfin suivant la rampe escarpée qui mène au château.

Sans retard, dès le soir de son arrivée, les barons, les écuyers, les demoiselles se réunissent dans la grande salle pavée pour entendre le poème qu’il vient d’achever pendant l’hiver. Le trouvère, au milieu de l’assemblée, ne lit pas, il récite. Mais quand son récit s’élève, il chante par intervalles, en s’accompagnant de la harpe ou de la viole. Son début est plein de fierté et de naïveté; c’est en même temps un tableau de l’assemblée:

Seigneurs, or, faites paix, chevaliers et barons,
Et rois et ducs, comtes et princes de renoms,
Et prélats et bourgeois, gens de religions,
Dames et demoiselles, et petits enfançons.

A la voix du chanteur, chaque objet rendait un écho sonore. Le château crénelé, le vent qui souffle dans les salles, les aubades des guettes sur les tourelles, le bruit des chaînes des ponts-levis, tout cela fait en quelque sorte partie de son poème. Ce qu’il ne dit pas, les choses et les souvenirs des auditeurs le disent à sa place.

Quand l’automne approche, le trouvère est à la fin de son récit; il part enrichi des présents de son hôte. Ce sont des vêtements précieux, de belles armes, des chevaux bien enharnachés. Quelquefois il est fait chevalier, si déjà il ne l’est; puis, lui absent, le manoir a perdu sa voix: tout retombe, jusqu’à la saison nouvelle, dans le silence et la monotonie accoutumée.

Edgar Quinet (1803-1875)

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Edgar Quinet

Edgar Quinet, grand ami de Michelet, n’est déjà plus historien dans ses trois grandes œuvres: Ahasverus est un « mystère », Prométhée est une épopée en vers; enfin la meilleure, Merlin l’Enchanteur, est un poème en prose; le symbolisme historique l’emporte sur l’histoire. Exilé sous l’Empire, Quinet revint sous la troisième République et joua le rôle d’un grand personnage; il mourut le 27 mars 1875. Il a de la fougue et bien des obscurités, comme les oracles.

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Edgar Quinet


Naissance: 17 février 1803 – Décès: 27 mars 1875.