Alain-Fournier



Alain Fournier (de son vrai nom Henri Alban Fournier) nait le 3 octobre 1886 à la Chapelle-d’Angillon dans le Cher, mais c’est dans le sud du Berry qu’il passera son enfance.
Il est reçu au baccalauréat en 1903 et prépare l’Ecole Normale à Sceaux.
Le 1° juin 1905, il croise pour la première fois celle qui deviendra « Yvonne de Galais » dans son futur roman Le Grand Meaulnes. Il la suit, et ose l’aborder le 11 juin. Mais la jeune fille est fiancée.
Il rate deux fois l’entrée à l’Ecole Normale, fait son service militaire, passe sous-lieutenant.
Hanté par la jeune fille (mariée depuis, il écrit poèmes et essais qui paraitront plus tard sous le titre Miracles.
En 1910, rédacteur à « Paris-Journal », il commence l’écriture du « Grand Meaulnes », roman contenant de nombreux éléments de son enfance.
En 1912, il devient secrétaire de Claude Casimir-Périer, et devient l’amant de la femme de son patron.
Fin juillet 1913, il reverra une dernière fois Yvonne.
Son roman parait de Juillet à octobre 1913 dans « La nouvelle Revue Française », puis en livre chez Emile-Paul. Il manque de peu le Goncourt cette année-là.
Au début de 1914, il commence une pièce de théatre, La Maison dans la Forêt, et un nouveau roman, Colombe Blanchet, inachevé lorsque la guerre éclate.
Le lieutenant Fournier est tué le 22 septembre 1914 au Sud de Verdun et porté disparu. Ses restes ne seront identifiés qu’en novembre 1991.

Source : http://www.legrandmeaulnes.com/french/biographie.htm

Biographie rédigée par Fredleborgne et publiée sous Licence Art Libre (LAL 1.3)
http://www.inlibroveritas.net/auteur105.html


  • Alain-Fournier – Le Grand Meaulnes – Documentation

    Alain-Fournier – Le Grand Meaulnes – Documentation

    Le titre du roman

    Avant de s’appeler Le Grand Meaulnes, l’œuvre qui resta en gestation pendant 8 ans, prit d’autres titres : Les gens du domaine, Le pays sans nom, Le jour des noces.

    La trame romanesque

    Première partie : la découverte du pays perdu
    — arrivée de Meaulnes,
    — la fugue – la découverte du « domaine perdu »,
    — le retour de Meaulnes.

    Deuxième partie : le désir du « pays sans nom »
    — la quête vaine du chemin pour retrouver Yvonne de Galais,
    — Frantz à l’école – le serment à Frantz,
    — Augustin Meaulnes va à Paris pour retrouver la jeune fille – désespoir.

    Troisième partie : on retrouve le pays sans nom, le domaine des Sablonnières :
    — Seurel retrouve Yvonne de Galais,
    — les noces du grand Meaulnes et d’Yvonne de Galais,
    — le départ de Meaulnes,
    — Seurel et Yvonne attendent son retour,
    — naissance de la fille d’Yvonne,
    — mort d’Yvonne, et de son père,
    — Seurel garde le domaine et l’enfant,
    — Meaulnes revient installer Frantz dans le bonheur et reprendre à Seurel sa fille – Meaulnes repart.

    Tout le roman est dominé par la figure d’Augustin Meaulnes mais on peut remarquer que chacune des trois parties s’ordonne plus précisément autour d’un des trois personnages d’adolescents : Meaulnes dans la première, Frantz, dans la seconde et Seurel dans la dernière. Chacun, à son tour, a une influence particulière sur le sens du roman : c’est Meaulnes qui découvre le domaine perdu, c’est le serment à Frantz qui empêchera le bonheur de Meaulnes avec Yvonne, c’est par Seurel que Meaulnes retrouve Yvonne.

    Les rapports entre Meaulnes et François Seurel sont intéressants à observer : Augustin agit, vit en personne différents événements, tandis que François est spectateur, n’agit presque jamais en son nom propre et vit en quelque sorte par procuration (voir la troisième partie et les rapports de François avec Yvonne de Galais).

    Frantz, lui, représente l’obstacle au bonheur de Meaulnes mais aussi celui que l’amour blesse (il tente de se suicider parce que sa fiancée ne vient pas). Personnage ambigu de «l’enfant blessé au cœur pur» (J. Rivière) il signifie peut-être la culpabilité de Meaulnes par rapport à son amour pour Yvonne. Il faut noter qu’à la fin du roman cette «culpabilité» est victorieuse, puisque Meaulnes satisfait Frantz en lui ramenant Valentine et le bonheur. En somme, sous le regard apparemment tranquille de Seurel nous voyons vivre Meaulnes, le voyageur de l’aventure, qui porte en lui les possibilités et l’image du bonheur, freiné et même paralysé par l’existence de Frantz, celui que le bonheur de Meaulnes lèse le plus, et qui, de façon inconsciemment tyrannique, enlève Meaulnes à ce bonheur.

    Yvonne symbolise l’amour pur, idéalisé. On la découvre au pays sans nom, ce pays, dont on ne sait pas le chemin. Yvonne représente aussi en quelque sorte la sœur de Seurel, en même temps que la femme de Meaulnes, sœur aimée passionnément. On ne peut s’empêcher de croire que pris dans cette situation là les personnages sont, sous le regard d’Alain-Fournier, sa sœur Isabelle et son ami Jacques Rivière. Pourtant Yvonne, c’est consciemment, pour Alain-Fournier, la jeune femme, prénommée Yvonne, rencontrée le jeudi de l’Ascension 1905. On peut relever un autre aspect du roman : la sorte de communauté fraternelle, formée par Meaulnes, Seurel et Frantz, où chacun reçoit son bonheur d’un des deux autres. Seurel donne Yvonne à Augustin. Celui-ci donne à Frantz Valentine. Seurel d’ailleurs, il faut le remarquer, ne reçoit rien, mais prend — en partie seulement, du reste — le bonheur de Meaulnes.

    A la fin du roman qui est le vainqueur… ou le moins frustré ?

    Frantz « a » son bonheur : mais Valentine et lui font penser à des enfants qui jouent « au monsieur et à la dame ».

    Augustin repart vers «de nouvelles aventures », autrement dit à la fois tout ou rien.

    Seurel demeure : il est encore et semble-t-il pour toujours le sédentaire, l’être statique. Par son souvenir et son imagination, il veillera sur tout ce qui s’est passé.

    Biographie d’Alain-Fournier (de son vrai nom Henri Fournier).

    1886: naissance d’Henri Fournier à La Chapelle-d’Angillon (Cher).
    Parents instituteurs.
    La campagne de son enfance l’a beaucoup marqué ; c’est la Sologne et le Bas-Berry.
    Le modèle de Ste-Agathe est Épineuil-le-Fleuriel (sud du Cher).

    1889: naissance d’Isabelle : le frère et la sœur furent très attachés l’un à l’autre.
    Les études d’Alain-Fournier

    1898: lycée Voltaire, Paris.

    1901 : lycée de Brest: préparation à l’École Navale, interrompue en 1903.

    1903: lycée de Bourges: baccalauréat de philosophie.
    Ce lycée qui a reçu le nom d’Alain-Fournier a depuis été transféré dans un bâtiment nouveau; l’ancien bâtiment abrite le CDDP.

    1903 (oct.): lycée Lakanal, Paris: préparation à l’École Normale supérieure. Échec au concours.
    Là il fait la connaissance de Jacques Rivière, dont il devient l’ami pour toujours, et qui épousera Isabelle, et de René Bichet connu par « lettres au petit B. d’A.F. »

    1905, mai, le jour de l’Ascension: rencontre d’une jeune fille au Cours-la-Reine. Quelque temps après il sait son prénom : Yvonne. C’est à elle qu’il pensa pendant 7 ans de sa vie et c’est de sa rencontre que naît l’idée du roman qui deviendra Le Grand Meaulnes.

    1907-1909: service militaire.

    1910: amour malheureux avec Jeanne B. (qui est la Valentine du roman).

    1912: amour heureux avec Simone.

    1913 parution du Grand Meaulnes, d’abord dans une revue dont s’occupaient Gide et Jacques Rivière, la N.R.F. puis en librairie.

    Août 1914: il a 28 ans. La guerre. Alain-Fournier est au front. Il part un jour en mission de reconnaissance et n’en revient pas. On n’a jamais retrouvé son corps.

    Intérêt littéraire et psychologique.

    Le thème d’ensemble du roman est schématiquement celui de l’adolescent encore tourné vers l’enfance mais aspirant à franchir le pas qui le sépare de l’âge adulte.

    A ce thème est lié celui de la quête du bonheur : recherche enthousiaste, ou, en tout cas désirée, mais mêlée d’inquiétude et où le mystère semble être un besoin. Seurel, Frantz, Meaulnes représentent trois façons d’être adolescent. Ils expriment, en trois personnages, des tendances qui peuvent se retrouver dans un même individu.

    On peut se demander si le roman donne une impression d’échec ou de réussite, et analyser cette impression. Le pays sans nom (le domaine mystérieux) appelle aussi des questions et des rapprochements littéraires. La notion même de « pays perdu » et sa — ou ses — représentation (s) donnent matière à réflexion. Dans Le Grand Meaulnes, qu’est-ce que le domaine «mystérieux », puis «perdu»? Est-ce un paradis de l’enfance : Meaulnes y voit la fête «étrange» des enfants qui semblent être — un peu — les rois du domaine. Est-ce un royaume dangereux où l’on côtoie la mort: Frantz ? Ou bien le lieu des amours idéales : Yvonne de Galais ? Ou bien un vrai rêve du sommeil de Meaulnes? 0u bien autre chose?

    Il pose en tout cas la question du besoin de rêve, de rêverie, d’émerveillement qu’il y a en chacun de nous. Alain-Fournier exprime la nostalgie de ce «pays des chimères» si précieux à J.-J. Rousseau. Mais le merveilleux et l’aventure ne sont-ils pas dans la vie quotidienne? Éluard dit (Les sentiers et les routes de la poésie) : « si l’on voulait il n’y aurait que des merveilles» ou bien «la poésie est contagieuse. La poésie est dans la vie ».

    Pour les rapprochements proprement littéraires, on peut penser par exemple à

    Nerval : Les Filles du feu, ou le poème « Fantaisie ».

    Chateaubriand : l’enfance à Combourg (Mémoires d’outre-tombe). La Sylphide, fantôme d’amour : 1re partie, livre III, chap. 11.

    Cervantes : Don Quichotte.

    — Les romans d’aventure anglais (Stevenson, Defoe dont Alain-Fournier admirait beaucoup Robinson Crusoé), etc.

    — On peut également voir une parenté entre le style d’Alain-Fournier et la musique de son époque, par exemple Debussy (Jeux d’eau) — Alain-Fournier disait qu’il voulait être « le Debussy de la littérature » — ou Ravel (Daphnis et Chloé, l’Enfant et les sortilèges).

    — On peut aussi, à propos du Grand Meaulnes, songer à la peinture impressionniste, notamment aux paysages.

    Texte

    Images

    Alain-Fournier

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Anthologie

Le Grand Meaulnes

CHAPITRE XV – LA RENCONTRE

Le lendemain matin, Meaulnes fut prêt un des premiers. Comme on le lui avait conseillé, il revêtit un simple costume noir, de mode passée, une jaquette serrée à la taille avec des manches bouffant aux épaules, un gilet croisé, un pantalon élargi du bas jusqu’à cacher ses fines chaussures, et un chapeau haut de forme.

La cour était déserte encore lorsqu’il descendit. Il fit quelques pas et se trouva comme transporté dans une journée de printemps. Ce fut en effet le matin le plus doux de cet hiver-là. Il faisait du soleil comme aux premiers jours d’avril. Le givre fondait et l’herbe mouillée brillait comme humectée de rosée. Dans les arbres, plusieurs petits oiseaux chantaient et de temps à autre une brise tiédie coulait sur le visage du promeneur.

Il fit comme les invités qui se sont éveillés avant le maître de la maison. Il sortit dans la cour du domaine, pensant à chaque instant qu’une voix cordiale et joyeuse allait crier derrière lui :

— Déjà réveillé, Augustin ?…

Mais il se promena longtemps seul à travers le jardin et la cour. Là-bas, dans le bâtiment principal, rien ne remuait, ni aux fenêtres, ni à la tourelle. On avait ouvert déjà, cependant, les deux battants de la ronde porte de bois. Et, dans une des fenêtres du haut, un rayon de soleil donnait, comme en été, aux premières heures du matin.

Meaulnes pour la première fois, regardait en plein jour l’intérieur de la propriété. Les vestiges d’un mur séparaient le jardin délabré de la cour, où l’on avait, depuis peu, versé du sable et passé le râteau. À l’extrémité des dépendances qu’il habitait, c’étaient des écuries bâties dans un amusant désordre, qui multipliait les recoins garnis d’arbrisseaux fous et de vigne vierge. Jusque sur le domaine déferlaient des bois de sapins qui le cachaient à tout le pays plat, sauf vers l’est, où l’on apercevait des collines bleues couvertes de rochers et de sapins encore.

Un instant, dans le jardin, Meaulnes se pencha sur la branlante barrière de bois qui entourait le vivier ; vers les bords il restait un peu de glace mince et plissée comme une écume. Il s’aperçut lui-même reflété dans l’eau, comme incliné sur le ciel, dans son costume d’étudiant romantique. Et il crut voir un autre Meaulnes ; non plus l’écolier qui s’était évadé dans une carriole de paysan, mais un être charmant et romanesque, au milieu d’un beau livre de prix…

Il se hâta vers le bâtiment principal, car il avait faim. Dans la grande salle où il avait dîné la veille, une paysanne mettait le couvert. Dès que Meaulnes se fut assis devant un des bols alignés sur la nappe, elle lui versa le café en disant :

— Vous êtes le premier, monsieur.

Il ne voulut rien répondre, tant il craignait d’être soudain reconnu comme un étranger. Il demanda seulement à quelle heure partirait le bateau pour la promenade matinale qu’on avait annoncée.

— Pas avant une demi-heure, monsieur : personne n’est descendu encore, fut la réponse.

Il continua donc d’errer en cherchant le lieu de l’embarcadère, autour de la longue maison châtelaine aux ailes inégales, comme une église. Lorsqu’il eut contourné l’aile sud, il aperçut soudain les roseaux, à perte de vue, qui formaient tout le paysage. L’eau des étangs venait de ce côté mouiller le pied des murs, et il y avait, devant plusieurs portes, de petits balcons de bois qui surplombaient les vagues clapotantes.

Désœuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d’outils rouillés et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l’autre bout des bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.

C’étaient deux femmes, l’une très vieille et courbée ; l’autre, une jeune fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les déguisements de la veille, parut d’abord à Meaulnes extraordinaire.

Elles s’arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien grossier :

— Voilà sans doute ce qu’on appelle une jeune fille excentrique, — peut-être une actrice qu’on a mandée pour la fête.

Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu’il s’endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L’une avait un chapeau comme elle et l’autre son air un peu penché ; l’autre son regard si pur ; l’autre encore sa taille fine, et l’autre avait aussi ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n’était jamais la grande jeune fille.

Meaulnes eut le temps d’apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes…

Perplexe, il se demandait s’il allait les accompagner, lorsque la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne :

— Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense ?…

Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et lorsqu’elles descendirent sur l’embarcadère, elle eut ce même regard innocent et grave, qui semblait dire :

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais.

D’autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les demoiselles s’inclinaient. Étrange matinée ! Étrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgré le soleil d’hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode…

La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s’accouda sur le pont, tenant d’une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder à l’aise la jeune fille, qui s’était assise à l’abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu mordue.

Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un bruit calme de machine et d’eau. On eût pu se croire au cœur de l’été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s’y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu’au soir on entendrait les tourterelles gémir… Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.

On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu’un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière… Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue…

À terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :

— Vous êtes belle, dit-il simplement.

Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D’autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu’il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu’il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu’il l’aperçut soudain venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l’étroit sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu’elles pliaient par instants et qu’on craignait de les voir se briser.

Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas :

— Voulez-vous me pardonner ?

— Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu’ils sont les maîtres aujourd’hui. Adieu.

Augustin la supplia de rester un instant encore.

Il lui parlait avec gaucherie, mais d’un ton si troublé, si plein de désarroi, qu’elle marcha plus lentement et l’écouta.

— Je ne sais même pas qui vous êtes, dit-elle enfin.

Elle prononçait chaque mot d’un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier… Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.

— Je ne sais pas non plus votre nom, répondit Meaulnes.

Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l’on voyait à quelque distance les invités se presser autour d’une maison isolée dans la pleine campagne.

— Voici la « maison de Frantz », dit la jeune fille ; il faut que je vous quitte…

Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit :

— Mon nom ?… Je suis Mademoiselle Yvonne de Galais…

Et elle s’échappa.

Musée Alain-Fournier - Jacques Rivière, Château de La Chapelle-d'Angillon (18)

Maison-école du Grand Meaulnes (Alain-Fournier), Epineuil-le-Fleuriel (18)

Le Grand Meaulnes (1967)

Château de la Chapelle d'Angillon

19 septembre 2007 Paris Rue Cassini Plaque Alain-Fournier

Maison-école du Grand Meaulnes (Alain-Fournier), Epineuil-le-Fleuriel (18)

Enveloppe premier jour avec la demeure et le magasin de l'oncle Florentin d'Alain-Fournier à Nançay (18)

Maison-école du Grand Meaulnes (Alain-Fournier), Epineuil-le-Fleuriel (18)

Alain-Fournier en 1902, en uniforme du lycée de Brest (29)

Alain-Fournier en 1905, en uniforme du lycée Lakanal de Sceaux (92)

Alain-Fournier en 1913

Le grand Meaulnes, by Alain-Fournier



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