Marcel Proust


Liens – Marcel Proust


Marcel Proust (1871-1922)
Marcel ProustNotice biographique

Né à Paris en 1871. Fils d’un illustre médecin et d’une mère juive. Malgré une santé fragile, il fait de bonnes études au Collège Condorcet. Après, il suit des cours à la Sorbonne et passe en 1892 sa licence ès lettres. Il publie des articles et des chroniques dans différentes revues. Grâce à la fortune de ses parents, il peut mener une vie mondaine sans travailler vraiment.

Il commence à publier ses romans dans la revue Le Temps à partir de 1913, publication qui est interrompue par la guerre. Mais il ne cesse pas du tout d’écrire. Il accède à la gloire par le couronnement de l’Académie Goncourt de son roman A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleurs en 1919.

Traqué par la maladie il termine ses dernières oeuvres dès 1920 et cherche des titres pour les volumes qui ne paraîtront qu’après sa mort.

Oeuvre

A la recherche du Temps perdu (15 vol.) (1913-1927) dont les plus connus sont :
Du Côté de chez Swann (1913-1917)
A l’Ombre des Jeunes Filles en Fleur (1918)
Le Temps retrouvé (1927)

Son style

L’oeuvre de Proust est presque entièrement écrite à la première personne. Son style est d’une richesse extrême, aux phrases longues voire interminables, où tout est noté avec précision et délicatesse et qui révèle son souci de la vérité et de la nuance. Il analyse l’homme intérieur et peint en même temps la société contemporaine. Proust est le maître des analyses psychologiques qui fait parfois même penser à Sigmund Freud.

A la Recherche du Temps perdu (1913-1927)

Cette vaste oeuvre de 15 volumes est à la fois l’histoire d’une époque et d’une conscience. Proust y a mêlé des souvenirs personnels et des portraits de la société mondaine aux alentours de 1900. Il y réfléchit sur la fugacité du temps et sur l’importance de la mémoire involontaire.

Du Côté de chez Swann (1913-1917) est le titre des deux premiers volumes de l’oeuvre cyclique A la Recherche du Temps perdu.

Le passage peut être le plus célèbre de toute l’oeuvre de Marcel Proust, décrit la sensation que l’auteur ressent en mangeant un peu de madeleine trempée dans une tasse de thé. Cette sensation éveille en lui tout le passé de son enfance heureuse, enfoui jusque-là dans les profondeurs de l’inconscient.

Creative Commons License
Op bovenstaand artikel is een Creative Commons Licentie ‘Naamsvermelding – Niet-Commercieel – Gelijk Delen 2.0’ van toepassing. Deze licentievorm maakt gratis gebruik in een onderwijscontext (non-profit) mogelijk.
Auteursrechten van dit artikel.


Marcel ProustUne sensibilité vive, un « désir d’éternité » et le goût de l’analyse psychologique le caractérisent dès l’enfance. La première moitié de sa vie, il l’a vécue dans les salons mondains de Paris, la seconde dans sa chambre d’asthmatique. Là, il a médité longtemps sur la fugacité (vluchtigheid, vergankelijkheid) du temps, sur le problème de « l’instant passé infiniment précieux » (kostbaar). Il découvrit que seule la « mémoire involontaire » (celle qui, à l’occasion d’un fait insignifiant, nous fait revivre spontanément une tranche du passé) nous entrouvre un instant nos vrais royaumes intérieurs et nous rend « extra-temporels ». C’est ce qu’on retrouve dans son roman cyclique A la recherche du temps perdu (1913-1927, 15 volumes), où il a mêlé à ses souvenirs personnels des portraits de la société mondaine des environs de l’année 1900.
Proust est le maître des analyses psychologiques : dans ses phrases tortueuses (grillig) et complexes, il scrute (diep navorsen) le coeur jusque dans ses moindres replis, il analyse nos actes jusque dans leurs mobiles les plus secrets et les plus inconscients.


Anthologie

Du côté de chez Swann (À la recherche du temps perdu).

« Le morceau de madeleine. »

Il y avait déjà bien des années que, de Combray, tout ce qui n’était pas le théâtre et le drame de mon coucher, n’existait plus pour moi, quand un jour d’hiver, comme je rentrais à la maison, ma mère, voyant que j’avais froid, me proposa de me faire prendre, contre mon habitude, un peu de thé. Je refusai d’abord et, je ne sais pourquoi, me ravisai. Elle envoya chercher un de ces gâteaux courts et dodus appelés Petites Madeleines qui semblent avoir été moulés dans la valve rainurée d’une coquille Saint-Jacques. Et bientôt, machinalement, accablé par la morne journée et la perspective d’un triste lendemain, je portai à mes lèvres une cuillerée du thé où j’avais laissé s’amollir un morceau de madeleine. Mais à l’instant même où la gorgée mêlée des miettes du gâteau toucha mon palais, je tressaillis, attentif à ce qui se passait d’extraordinaire en moi. Un plaisir délicieux m’avait envahi, isolé, sans la notion de sa cause. Il m’avait aussitôt rendu les vicissitudes de la vie indifférentes, ses désastres inoffensifs, sa brièveté illusoire, de la même façon qu’opère l’amour, en me remplissant d’une essence précieuse : ou plutôt, cette essence n’était pas en moi, elle était moi. J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel. D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? Je bois une seconde gorgée où je ne trouve rien de plus que dans la première, une troisième qui m’apporte un peu moins que la seconde. Il est temps que je m’arrête, la vertu du breuvage semble diminuer. Il est clair que la vérité que je cherche n’est pas en lui, mais en moi. Il l’y a éveillée, mais ne la connaît pas, et ne peut que répéter indéfiniment, avec de moins en moins de force, ce même témoignage que je ne sais pas interpréter et que je veux au moins pouvoir lui redemander et retrouver intact, à la disposition, tout à l’heure, pour un éclaircissement décisif. Je pose la tasse et me tourne vers mon esprit. C’est à lui de trouver la vérité. Mais comment ? Grave incertitude, toutes les fois que l’esprit se sent dépassé par lui-même ; quand lui, le chercheur, est tout ensemble le pays obscur où il doit chercher et où tout son bagage ne lui sera de rien. Chercher ? pas seulement : créer. Il est en face de quelque chose qui n’est pas encore et que seul il peut réaliser, puis faire entrer dans sa lumière.

Et je recommence à me demander quel pouvait être cet état inconnu, qui n’apportait aucune preuve logique, mais l’évidence de sa félicité, de sa réalité devant laquelle les autres s’évanouissaient. Je veux essayer de le faire réapparaître. Je rétrograde par la pensée au moment où je pris la première cuillerée de thé. Je retrouve le même état, sans une clarté nouvelle. Je demande à mon esprit un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit. Et, pour que rien ne brise l’élan dont il va tâcher de la ressaisir, j’écarte tout obstacle, toute idée étrangère, j’abrite mes oreilles et mon attention contre les bruits de la chambre voisine. Mais sentant mon esprit qui se fatigue sans réussir, je le force au contraire à prendre cette distraction que je lui refusais, à penser à autre chose, à se refaire avant une tentative suprême. Puis une deuxième fois, je fais le vide en lui, je remets en face de lui la saveur encore récente de cette première gorgée et je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées.

Certes, ce qui palpite ainsi au fond de moi, ce doit être l’image, le souvenir visuel, qui, lié à cette saveur, tente de la suivre jusqu’à moi. Mais il se débat trop loin, trop confusément ; à peine si je perçois le reflet neutre où se confond l’insaisissable tourbillon des couleurs remuées ; mais je ne peux distinguer la forme, lui demander, comme au seul interprète possible, de me traduire le témoignage de sa contemporaine, de son inséparable compagne, la saveur, lui demander de m’apprendre de quelle circonstance particulière, de quelle époque du passé il s’agit.

Arrivera-t-il jusqu’à la surface de ma claire conscience, ce souvenir, l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever tout au fond de moi ? Je ne sais. Maintenant je ne sens plus rien, il est arrêté, redescendu peut-être ; qui sait s’il remontera jamais de sa nuit ? Dix fois il me faut recommencer, me pencher vers lui. Et chaque fois la lâcheté qui nous détourne de toute tâche difficile, de toute oeuvre importante, m’a conseillé de laisser cela, de boire mon thé en pensant simplement à mes ennuis d’aujourd’hui, à mes désirs de demain qui se laissent remâcher sans peine.

Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût c’était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul. La vue de la petite madeleine ne m’avait rien rappelé avant que je n’y eusse goûté ; peut-être parce que, en ayant souvent aperçu depuis, sans en manger, sur les tablettes des pâtissiers, leur image avait quitté ces jours de Combray pour se lier à d’autres plus récents ; peut-être parce que de ces souvenirs abandonnés si longtemps hors de la mémoire, rien ne survivait, tout s’était désagrégé ; les formes – et celle aussi du petit coquillage de pâtisserie, si grassement sensuel, sous son plissage sévère et dévot – s’étaient abolies, ou ensommeillées, avaient perdu la force d’expansion qui leur eût permis de rejoindre la conscience. Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir.

Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé.

Marcel Proust