Chanson de Roland 10

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Roland Roncevaux

1. Trahison de Ganelon
Charles, le grand empereur à la barbe fleurie, combat depuis sept ans sur la terre d’Espagne; il a soumis toutes les villes païennes à l’exception de Saragosse. Marsile, qui en est le roi, députe vers lui Blancandrin, à l’âme déloyale, pour traiter de la paix: il s’engage à suivre bientôt Charles à ses eaux d’Aix, que Dieu fit jaillir pour lui, et à y recevoir la foi chrétienne. Après avoir pris conseil de ses barons, l’empereur, malgré l’avis de Roland, accepte les conditions. “Chevaliers francs, dit-il à ses preux, quel messager pourrons-nous envoyer vers le roi Marsile?” Plusieurs sont proposés; Ganelon l’emporte, Ganelon, dont la perfidie va faire répandre le sang de tant de nobles Français. Ce traître est le beau-père de Roland et nourrit contre lui une sourde haine.

Ganelon rejoint Blancandrin sur la route de Saragosse. Tout en chevauchant, ils se font part de leurs projets. Ils ont tant chevauché, qu’ils ont fini par s’engager mutuellement leur foi pour arriver à faire périr Roland. Bientôt, tout est convenu avec Marsile, qui jure sur le livre de Mahomet d’exécuter le plan de Ganelon.

Cependant Charles, ayant reçu du traître les clefs de Saragosse et se reposant sur la foi trompeuse de son ennemi, fait sonner la retraite; suivi de ses nobles barons, il s’achemine vers France la douce.

2. Mort de Roland
L’armée s’engage dans l’étroit défilé de Roncevaux: Seigneurs barons, dit le roi, vous voyez ces passages difficiles: qui placerai-je à l’arrière-garde? décidez. – Roland, mon beau-fils Roland, s’écrie Ganelon; vous n’avez pas de si vaillant chevalier. Et Roland, qui jamais ne recula, accepte le défi. L’empereur redoute quelque surprise: il laisse à son neveu ses douze pairs et l’archevêque Turpin, avec vingt mille de ses plus vaillants hommes; puis il s’éloigne le coeur navré.

Cependant les Sarrasins s’avancent: ils sont plus de cent mille; tous ont juré la mort du comte Roland et des Français. Olivier aperçoit le premier la campagne couverte de leurs lances; la mêlée sera terrible. Roland soupçonne une trahison. Certes, dit-il à Olivier, nous pouvons plaindre douce France la belle qui va demeurer veuve de tels barons; ami, je suis certain que nous mourrons aujourd’hui. L’archevêque bénit les Français et les absout de leurs péchés.

Roland a ceint sa Durendal; monté sur Veillantif, son fidèle coursier, il est beau à voir. Les païens tombent autour de lui; nul ne peut frapper le héros. Ses braves chevaliers ne succombent qu’après avoir couché dans la poussière l’armée presque entière des Sarrasins. Marsile s’enfuit honteusement; mais son oncle le calife demeure, avec ses Ethiopiens au noir visage: la bataille reprend. Cette fois, Olivier est blessé à mort. Avant que le coeur lui manque, il laisse tomber Hauteclaire, sa vaillante épée, sur le cimier du calife, et lui fend la tête jusqu’aux dents. Puis il tombe par terre; c’en est fait: le comte est mort. À cette vue, Roland se sent défaillir; sans Olivier, quel fardeau pour lui que la vie! Déjà il a sonné de son olifant, et Charles l’a entendu au fond de la vallée. Aussitôt les monts retentissent des éclats du clairon: Charles revient en grande hâte à Roncevaux. Les païens s’enfuient courroucés et pleins d’ire.

Le comte Roland ne les a point poursuivis, car il a perdu son cheval Veillantif et reçu de larges blessures. Seul il a survécu au carnage, seul avec l’archevêque Turpin, qui est sur le point de rendre l’âme. Roland le couche doucement sur l’herbe verte; puis, défaillant lui-même, il parcourt encore le champ de bataille pour retrouver les corps des douze pairs, celui d’Olivier, son frère d’armes: il les dépose en pleurant aux pieds de Turpin, qui les bénit avant d’expirer. Enfin Roland s’aperçoit que la mort le saisit. Il monte sur un tertre comme pour braver l’ennemi de plus haut, se couche au pied d’un pin, et, n’ayant pu briser sa chère Durendal pour la soustraire aux païens, il la place près de lui avec son olifant; puis il tourne le visage du côté de l’ennemi, fait sa prière, demande à Dieu pardon de ses péchés et remet son gant à saint Gabriel. L’archange le reçoit, et les anges emportent l’âme du comte en paradis.

3. Les représailles
L’empereur arrive à Roncevaux; grande est sa douleur en contemplant un tel désastre. Il pleure, s’arrache la barbe, et ne peut faire plus. Le duc Naymes relève son courage et l’excite à poursuivre les païens. Alors, pour Charlemagne, Dieu fit un grand miracle; car le soleil s’arrête et laisse aux Français le temps d’achever le massacre. Les païens sont jetés dans l’Èbre et noyés très cruellement. Charles revient ensuite à Roncevaux pour y faire ensevelir ses braves. Il voit Roland qui gît sur l’herbe verte; il pleure et se pâme de douleur et se lamente sur une telle perte. L’empereur fait mettre à part le corps de son neveu Roland, avec ceux d’Olivier et de l’archevêque Turpin, pour les transporter avec honneur dans leur patrie.

Mais voici que Baligant, l’émir de Babylone, est arrivé au secours de Marsile; son armée couvre au loin les hauteurs et les vallées. Il envoie deux messagers à Charles pour lui annoncer la bataille. Le choc est rude; saint Gabriel descend du ciel afin d’assister l’empereur, que Baligant a provoqué en duel. L’émir succombe et Charles victorieux entre dans Saragosse; Marsile, au fond de son palais, en meurt de dépit, et les diables s’emparent de son âme.

L’empereur, plein de fierté joyeuse, reprend sa route vers la Gascogne. Il est de retour à Aix. Alors commence le procès de Ganelon. Trente de ses parents se portent caution pour lui; tous sont condamnés, pendus, et Ganelon, écartelé, meurt en félon et en lâche. Ici s’arrête la geste de Théroulde.

d’après Littérature française, Paris, Librairie Poussielgue, 1898.