Meister_des_Rosenromans

Constitution de la société courtoise
Dès le XIe siècle se constituent, surtout dans le Midi et le sud-ouest de la France, en Provence, en Aquitaine, des centres de vie aristocratique. Là, dans la paix, les mœurs des nobles s’adoucissent sous l’influence des dames, qui prennent sur les seigneurs un ascendant de plus en plus marqué.

Par suite de certains faits politiques, ces mœurs du Midi gagnèrent le Nord. Aliénor d’Aquitaine ayant épousé le roi Louis VII, avec elle et ses gens s’introduisirent à la cour de France des manières et des usages de leur pays. Ses deux filles épousèrent l’une le comte de Blois, l’autre celui de Champagne; il est naturel qu’elles aient apporté dans leurs cours respectives les goûts raffinés qu’elles tenaient de leur mère.

La comtesse Marie de Champagne surtout exerça sur son entourage une influence prépondérante. Enfin, dans les croisades, les barons du Nord se mêlant à
ceux du Midi connurent et prirent leurs façons de vivre.

A l’isolement où les seigneurs s’étaient longtemps tenus dans leurs châteaux, succède la vie en société, la vie de cour, qui réunit constamment dames et chevaliers. Des deux côtés on cherche à se faire valoir: les dames veulent mériter les hommages, les chevaliers veulent plaire par leur fidélité et leur bravoure.

En littérature, un tel public aimera des œuvres moins rudes en leur fond et moins frustes en leur forme que ne l’étaient les chansons de geste; il goûtera une poésie qui exalte les dames, représente les chevaliers accomplissant pour elles des prouesses, exprime les sentiments de l’amour.

Enfin ce public, plus instruit, lira les œuvres qui lui seront offertes, et dont la forme sera plus soignée par les poètes.

Les œuvres destinées à la société courtoise appartiennent soit à la poésie narrative, soit à la poésie lyrique; on y peut joindre un spécimen de poésie dramatique.

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Poésie narrative: les romans

Sujets nouveaux
Précisément à cette époque se répandaient en France des légendes nouvelles venues d’Angleterre: les rapports établis entre la France et l’île de Bretagne conquise par les Normands en favorisèrent la diffusion. Certains trouvères à la recherche de nouveautés les avaient empruntées aux chanteurs de poèmes bretons, les «harpeurs», et elles avaient conquis la faveur de la société courtoise.

De ces légendes, les unes racontaient les prouesses d’Arthur, un roi d’Ecosse authentique devenu personnage de fiction, et des douze pairs, ses convives à la « Table Ronde » égalitaire, sans place d’honneur: tous sont de parfaits chevaliers chrétiens et courtois.

D’autres se rapportaient au Graal, plat ou vase légendaire qui aurait servi à la Cène, où Pilate se serait lavé les mains, et qui finalement aurait reçu le sang du Christ: ce vase serait perdu, et ne pourrait être retrouvé que par un chevalier au cœur parfaitement pur.

Certaines sont indépendantes de l’un et l’autre groupe.

Les lais bretons
Sous leur forme la plus simple, les narrations brodées sur des sujets venus de Bretagne sont de courts poèmes, ou lais. La plupart de ceux que nous connaissons (quinze sur vingt) sont de Marie de France, une Française qui vécut en Angleterre. La prédominance y est donnée soit au fabuleux, soit au féerique, soit à la peinture de l’amour.

En voici un exemple, du dernier type.

Un chevalier vient tous les soirs contempler une dame accoudée à sa fenêtre; le mari de la dame lui demande ce qu’elle fait là; elle répond qu’elle écoute le rossignol; le mari, un brutal, fait tuer l’oiselet; la dame envoie le corps de la petite victime au chevalier, qui le garde en une boîte d’or.

Les romans
Les compositions plus longues, en vers elles aussi, portent le nom de romans. Ce mot désignait jusqu’alors tout écrit en langue vulgaire, en langue romane; désormais il est réservé aux poèmes narratifs que nous étudions.

La forme en est plus soignée que celle des chansons de geste, avec des rimes, car ils sont destinés à être lus.

Nous ne parlerons que des plus importants.

Le roman de Tristan et Yseult
Les funestes amours de Tristan et d’Yseult furent un des sujets de romans les plus en faveur. Les deux rédactions principales sont de la seconde moitié du XIIe siècle. L’une est de Béroul, l’autre de Thomas.

Tristan est le neveu du roi de Cornouailles, Marc. En combattant un monstre qui désolait le pays, il est blessé à l’épaule. Emporté en Irlande sur une barque sans voile ni rames, il y est guéri par Yseult, la reine. Plus tard il est chargé par son oncle d’aller chercher cette même Yseult que Marc doit épouser. Mais un philtre (ou breuvage magique) que la mère de la jeune reine destinait aux époux afin qu’ils s’aimassent toujours est, par mégarde, bu par Tristan et par Yseult. Ils sont donc aussitôt victimes de l’amour fatal qui les unit l’un à l’autre, et qui les fait souffrir puisqu’ils ne peuvent s’épouser.
À partir d’ici, les versions varient: ou bien Tristan et Yseult sont tués par Marc; ou bien ils sont guéris; ou bien Tristan s’exile et se marie; mais blessé à nouveau il fait chercher Yseult qui seule peut le guérir; si elle vient, le vaisseau qui est parti la chercher arborera une voile blanche, sinon une voile noire. Yseult vient et le vaisseau porte voile blanche; mais la femme de Tristan, jalouse, annonce une voile noire. Frappé au cœur par cette fausse nouvelle, Tristan meurt. Yseult arrive et, de douleur, tombe morte elle aussi.

Chrétien de Troyes
Le plus célèbre des trouvères auteurs de romans est Chrétien de Troyes. Protégé par Marie de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine, il a écrit de 1160 à 1175 six romans: Tristan (perdu), Cligès, Érec, Le Chevalier à la Charette, Le Chevalier au Lion, Perceval.

Le Chevalier à la charrette (sujet donné à Chrétien par sa protectrice elle-même).

Lancelot, un chevalier de la cour d’Arthur, est parti à la recherche de la reine enlevée par le roi du pays «d’où l’on ne revient pas». Pour le «service de sa dame», il accepte des humiliations: ayant perdu son cheval, il se laisse traîner dans une charrette, ce qui est indigne d’un chevalier, et s’expose à maints outrages. Puis, il franchit le « pont dangereux » «tranchant comme le fil d’une épée», et délivre la reine. Pour lui plaire, il accepte de se laisser vaincre au tournoi jusqu’à ce qu’elle lui ait donné l’autorisation de prendre sa revanche.

Lancelot est le type du chevalier prêt à tout pour prouver son amour à la dame de ses pensées.

Le Chevalier au Lion

Yvain, de la cour d’Arthur, découvre dans une forêt une fontaine. Il en répand de l’eau: aussitôt s’élève une tempête formidable, car la fontaine est enchantée. Un chevalier ayant paru, Yvain l’attaque, le blesse et le poursuit jusqu’en son château. Là, il assiste aux funérailles de son adversaire, grâce à un anneau magique que lui a donné une chambrière, et qui le rend invisible. Mais il s’éprend, en la voyant, de la veuve de sa victime. La dame elle-même, ayant consenti à une entrevue, ne peut résister à l’amour et épouse le meurtrier de son mari. Yvain s’impose, pour l’honorer, une année d’épreuves; mais il oublie le terme fixé et, lorsqu’il revient, n’est pas reçu. De nouvelles épreuves et prouesses, au cours desquelles il sauve la vie à un lion qui s’attache à lui, le font rentrer en grâce auprès de sa dame.

Perceval

La mère de Perceval est une victime des luttes chevaleresques: son mari et ses deux fils aînés ont péri dans les tournois. Pour sauver son dernier enfant, elle se retire loin de la société. C’est en vain, car Perceval, ayant rencontré des chevaliers, est irrésistiblement tenté par leurs récits de prouesses. Il part à la recherche du Graal. Il pénètre dans le château où est gardé le vase; il voit une épée, un roi blessé et un plat. S’il eût demandé ce que c’était que le plat et l’épée, il serait arrivé…

à ce que le trouvère ne dit pas, le poème étant inachevé.


Source: Précis 01 (texte adapté !)

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