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Le moyen âge

Étendue du moyen âge. — Par moyen âge, nous entendons en littérature l’ensemble des cinq siècles qui s’étendent du XIe auXVe inclusivement. (Le moyen âge littéraire ne coïncide donc pas exactement avec le moyen âge historique, puisque ce dernier commence au Ve siècle et s’arrête à l’année 1453).

Dans cette longue suite d’années, il est commode et légitime de reconnaître trois grandes périodes :

1) du XIe siècle à la guerre de Cent ans, période riche en œuvres variées et des plus intéressantes;

2) la guerre de Cent ans, période troublée et calamiteuse, où l’on constate dans la littérature un appauvrissement réel, mais non un arrêt total de la production;

3) la seconde moitiédu xv^ siècle, alors que la France connaît dans la paix une sorte de renaissance générale.

Caractères généraux de la société et de la littérature. — La littérature est naturellement déterminée en ses aspects essentiels par les caractères de la société pour qui elle est faite: tel public, telles œuvres. Nous essayerons donc de nous représenter au moment voulu l’état d’esprit des gens auxcfuels s’adressèrent chansons de geste, romans, drames, etc. Mais, si l’on ne saurait donner pour tout le moyen âge un tableau d’ensemble d’une société qui évolua au cours des siècles, rappelons-nous quel était, à l’éoque où remontent nos premiers monuments littéraires, l’état de cette société.

Au XIe siècle, est en somme terminé le long travail d’organisation qui a suivi la dissolution de l’empire de Charlemagne. Les grandes institutions ont assis leurs bases, les mœurs sont adoptées, les coutumes établies.

C’est l’Église qui domine. Elle est puissante au spirituel et au temporel. Sa foi inspire tous les hommes, ses pratiques sont suivies de tous, ses fêtes marquent pour tous les époques de l’année et les étapes de la vie. Les gens qui savent quelque chose sont les gens d’Église, les clercs. Tous les autres ou sont des ignorants ou détiennent des clercs leur savoir. Les abbayes sont peuplées et riches; la cathédrale est le centre de la ville ou de la région: on y afflue pour les fêtes, l’exposition des reliques, les pèlerinages.

Le monde laïque se divise en deux classes: les nobles et les non-nobles.

Les nobles vivent dans leurs châteaux qui, précisément du XIe au XIIIe siècle, deviennent ces bâtisses solides dont les vestiges ont bravé le temps. Plus le seigneur est puissant, plus son entourage est nombreux; ses vassaux vivent en partie avec lui, dans sa domesticité, ou se réunissent autour de lui aux grandes fêtes de l’année: Noël, Pâques, la Pentecôte. Ces réunions sont l’occasion de réjouissances.

Dans Ia classe de la noblesse, une aristocratie même est constituée par les «chevaliers». La chevalerie est un corps où le noble n’entre qu’à de certaines conditions, et dont les membres sont liés entre eux par des obligations mutuelles. Un armement de chevalier n’a lieu qu’aux grandes fêtes, dont il rehausse l’éclat, — ou sur le champ de bataille.

Autour de l’abbaye ou du château seigneurial se groupent les non-nobles. Bourgeois des villes ou vilains des campagnes, ceux-ci mènent une vie obscure sans doute mais non dépourvue de divertissements: ils participent aux pèlerinages et vont aux foires; là s’offrent à eux des distractions variées.

Affluences aux lieux de pèlerinage, réjouissances dans les châteaux, attroupements aux foires, attirent les jongleurs (récitateurs, chanteurs) qui font des tours et chantent les poèmes des trouvères (poètes).

Selon qu’elle célèbre les faits et gestes des nobles ou du moins s’adresse aux nobles, ou selon qu’elle cherche à plaire uniquement aux non-nobles, nous distinguerons la littérature de la société aristocratique et celle de la société bourgeoise et populaire.


Le Moyen Âge: vue d’ensemble
Aussi longtemps qu’ il n’y eut d’organisée et de florissante que la société féodale aristocratique, c’est elle qui inspira les trouvères et c’est pour elle qu’ils ont travaillé. A une société guerrière, brave, violente, dont les sentiments peu compliqués avaient de la beauté et de la grandeur, — fidélité, droiture, amour de la justice, haines vigoureuses, piété sincère et naïve, — correspond la littérature des chansons de geste.

Le haut sentiment de l’honneur, l’amour des belles actions accomplies pour le service d’une cause utile, la foi religieuse, l’affection dévouée d’un vassal pour son suzerain, inspirent encore les Mémoires de Villehardouin et de Joinville.

Lorsque le monde féodal s’est raffiné, les seigneurs ont voulu plaire aux dames qui rêvaient de chevaliers accomplissant pour elles de merveilleux exploits: à la société courtoise convient et correspond la littérature courtoise. Travaillant sur des sujets importés, racontant des aventures surprenantes, les poètes adaptent au goût français les romans bretons, pour la glorification de l’amour courtois et l’amusement de l’imagination.

Mais ce qui manque aux romans, comme à la poésie lyrique des chansons, c’est la force: l’amour est célébré avec grâce, finesse, nulle part avec passion. Il n’inspire rien de grand, rien de puissant.

Au cours des temps, l’àme même du monde féodal a disparu. Au XIVe siècle, il ne reste au chevalier que le goût du fait éclatant, de la prouesse accomplie pour elle-même, sans but utile, le désir de la vie fastueuse; dégénérant, l’esprit du chevalier est devenu celui de l’aventurier. Ce caractère apparaît bien dans l’œuvre de Froissart dont l’admiration pour la chevalerie est si totalement dépourvue de grande idée, ignore tout sentiment national au temps même où se forme douloureusement la nation.

Et lorsqu’un chevalier, Charles d’Orléans, reprend la tradition des lyriques de l’aristocratie du XIIIe siècle, il séduit par des qualités de grâce, de gentillesse, par son sens de la mesure, par son goût artistique, mais son œuvre manque de profondeur.

Cependant la bourgeoisie est née et s’est élevée, en même temps que s’est épanouie une nouvelle floraison littéraire. Pour amuser les bourgeois, et aussi les vilains, les trouvères ont dit les contes héroï-comiques du Roman de Renart, les fabliaux malicieux. Ici nous trouvons l’expression naïve de la vie, l’esprit satirique, le goût parfois grossier de cette menue société qui raille l’autre pour s’en venger. Mais nous y chercherions en vain toute espèce d’élévation. Cette littérature joviale, intéressante par son réalisme, est souvent brutale et cynique; au moins n’a-t-elle aucun sens moral: auditeurs des fabliaux ou, plus tard, spectateurs des farces, rient aux bons tours même peu honnêtes, se gaussent des dupes, de quiconque est trompé, volé, battu.

Le courant qui vient de l’Université donne à certaines œuvres quelque intérêt, quelque vigueur nouvelle. L »esprit de l’Université gagne en effet du terrain: les élèves qu’elle forme n’entrent pas tous dans l’Église, et ils se répandent nombreux dans la société laïque. De ses habitudes d’abstraction procède la manière de la première partie du Roman de la Rose; de sa science, de la philosophie qu’un bourgeois s’était formée chez elle, procède la deuxième partie, celle de Jean de Meun. Mais la science du moyen âge reste bornée, arrêtée à des puérilités et à des chimères, la philosophie se dessèche dans les formules de la scolastique, fonctionnement tout mécanique de l’esprit vide d’idées. De ce côté encore la littérature se perd bientôt dans le fatras et la pauvreté.

Au XIVe et au XVe siècle, la médiocrité par insuffisance d’idées paraît incurable. Seules quelques exceptions peuvent nous arrêter et nous retenir: Gerson avait l’àme d’un orateur, Villon celle d’un poète, et il sut exprimer avec vigueur son intense sentiment de la mort: Commines comprit les événements dont il fut le témoin, les hommes auxquels il eut affaire, et à sa psychologie politique unit quelques idées générales, morales et religieuses.

La foi religieuse, si vive et agissante aux premiers siècles de notre littérature, s’est amoindrie, renfermée dans des dogmes, rétrécie à des pratiques; le spectacle des schismes ou de la corruption, de l’égoïsme cupide et avide de jouissances chez certains membres de l’Église, l’ont ébranlée. Il n’en survit que le sentiment de la mort, que les misères du temps contribuaient à entretenir.

Un sentiment nouveau, dont la chaleur et la puissance auraient pu, semble-t-il, faire éclore des œuvres durables, le sentiment national né dans les malheurs de la guerre de Cent ans, est resté stérile, parce que nul génie artistique ne s’est rencontré pour y allier la beauté de la forme. Nos rhétoriqueurs prennent pour art ce qui n’est qu’artifice.

Villon est le grand poète de cette époque; les mystères sont touffus, les farces négligées dans la forme; Commines même est plutôt historien qu’écrivain.

L’imprimerie vient opérer la diffusion des œuvres littéraires. Leur admiration pour les anciens va porter nos écrivains à renier le moyen âge et les engager sur des voies nouvelles.


Source: Précis 01 (texte adapté !)