Le geai paré des plumes du paon

Le geai paré des plumes du paon

Un paon muait: un geai prit son plumage;
Puis après se l’accommoda;
Puis parmi d’autres paons tout fier se pavana,
Croyant être un beau personnage.
Quelqu’un le reconnut: il se vit bafoué,
Berné, sifflé, moqué, joué,
Et par messieurs les paons plumé d’étrange sorte;
Même vers ses pareils s’étant réfugié,
Il fut par eux mis à la porte,
Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
Et que l’on nomme plagiaires.
Je m’en tais, et ne veux leur causer nul ennui:
Ce ne sont pas là mes affaires.

Jean de La Fontaine

Source

La Fontaine

Publicités

Je vous écris

Image

Je vous écris

Je vous écris à l’ombre du mystère,
Puisque s’écrire est se parler tout bas:
Mais je l’avoue, en ce lieu solitaire,
Tout est tranquille et mon cœur ne l’est pas.
Je vous écris.

Je vous écris. Quand l’âme est oppressée,
Le temps s’arrête, il n’a plus d’avenir;
Ah! loin de vous, je n’ai qu’une pensée,
Et le bonheur n’est plus qu’un souvenir.
Je vous écris.

Je vous écris. M’aimeriez-vous encore?
Si votre cœur n’est plus tel qu’autrefois,
Faites du moins, faites que je l’ignore;
S’il est constant, dites-le, je le crois.
Je vous écris.

Marceline Desbordes-Valmore (1786-1859)

Source

Marceline Desbordes-Valmore

Trianon

Image

Trianon

Henri de Régnier était reconnu par les poètes symbolistes comme leur chef préféré, avec Leconte de Lisle. Épris tout entier du culte de la beauté, il a su traduire en des symboles d’une délicatesse raffinée ou d’une splendeur somptueuse, les problèmes de la philosophie ou les grands souvenirs de l’histoire de l’humanité.

Un souvenir royal, mélancolique et tendre,
Erre dans le palais et rôde par l’allée,
Destin à qui la Mort tragique s’est mêlée,
Poudre et fard devenus du sang et de la cendre.

Dans le jardin désert, j’entends la hache fendre
Le saule où roucoula la colombe envolée;
Les roses ont fleuri l’ombre du mausolée,
Et le ruisseau s’attarde et le banc semble attendre.

Un souvenir s’accoude au dossier des fauteuils;
Un pas résonne encor sur le marbre des seuils;
Un fantôme au miroir vient sourire, s’efface.

Le bassin se tarit, et les feuilles au fond
Dessinent, sous l’eau noire où leur or s’entrelace,
La couronne d’un chiffre et la lettre d’un nom.

Henri de Régnier

Source

Henri de Régnier

Solitude

Image

La Ballade du Désespéré

Image

La Ballade du Désespéré

Henry Murger (1822-1861), auteur de la Vie de Bohème, est peu connu comme poète. Il a pourtant écrit des œuvres troublantes et charmantes, comme La Ballade du Désespéré. Le désespéré refuse successivement d’ouvrir sa porte à la gloire, à la jeunesse, à l’amour, à la richesse. Mais à la Mort, il ouvre l’huis tout grand.

– Entre chez moi, maigre étrangère,
Et pardonne à ma pauvreté.
C’est le foyer de la misère
Qui t’offre l’hospitalité.

Entre, je suis las de la vie,
Qui pour moi n’a plus d’avenir;
J’avais depuis longtemps l’envie,
Non le courage de mourir.

Entre sous mon toit, bois et mange,
Dors, et quand tu t’éveilleras,
Pour payer ton écot, cher ange,
Dans tes bras tu m’emporteras.

Je t’attendais, je veux te suivre;
Où tu m’emmèneras – j’irai;
Mais laisse mon pauvre chien vivre
Pour que je puisse être pleuré.

Henry Murger

Source