Parole de Socrate

Parole de Socrate

Socrate un jour faisant bâtir,
Chacun censurait son ouvrage:
L’un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,
Indignes d’un tel personnage;
L’autre blâmait la face et tous étaient d’avis
Que les appartements en étaient trop petits.
Quelle maison pour lui! l’on y tournait à peine.
Plût au ciel que de vrais amis,
Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine!
Le bon Socrate avait raison
De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.
Chacun se dit ami; mais fou qui s’y repose:
Rien n’est plus commun que ce nom,
Rien n’est plus rare que la chose.

Jean de La Fontaine

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La Fontaine

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Le Pont du Diable

Le Pont du Diable

La Reuss, qui coule dans un lit creusé à soixante pieds de profondeur, entre des rochers coupés à pic, interceptait toute communication entre les Grisons et les gens d’Uri. Plusieurs ponts furent bâtis à frais communs, mais jamais assez solides pour qu’ils résistassent plus d’un an à la tempête, à la crue des eaux ou à la chute des avalanches. Une dernière tentative de ce genre avait été faite vers la fin du quatorzième siècle, et l’hiver presque fini donnait l’espoir que, cette fois, le pont résisterait à toutes ces attaques, lorsqu’un matin on vint dire au bailli de Göschenen que le passage était de nouveau intercepté.

— Il n’y a que le diable, s’écria le bailli, qui puisse nous en bâtir un.

Il n’avait pas achevé ces paroles, qu’un domestique annonça messire Satan.

— Faites entrer, dit le bailli.

Le domestique se retira et fit place à un homme de trente-cinq à trente-six ans, vêtu à la manière allemande, portant un pantalon collant de couleur rouge, un justaucorps noir fendu aux articulations, dont les crevés laissaient voir une doublure couleur de feu. Sa tête était couverte d’une toque noire, coiffure à laquelle une grande plume rouge donnait par ses ondulations une grâce toute particulière. Quant à ses souliers, ils étaient arrondis du bout, et un grand ergot, pareil à celui d’un coq, paraissait destiné à lui servir d’éperon lorsque son bon plaisir était de voyager à cheval.

Après les compliments d’usage, le bailli s’assit dans un fauteuil et le diable dans un autre; le bailli mit ses pieds sur les chenets, le diable posa tout bonnement les siens sur la braise.

— Eh bien, mon brave ami, dit Satan, vous avez donc besoin de moi?

— J’avoue, Monseigneur, répondit le bailli, que votre aide ne nous serait pas inutile.

— Pour ce maudit pont, n’est-ce pas? Il vous est donc bien nécessaire?

— Nous ne pouvons nous en passer. Tenez, soyez bon diable, reprit le bailli après un moment de silence, faites-nous-en un.

— Je venais vous le proposer.

— Eh bien, il ne s’agit donc que de s’entendre… sur… Le bailli hésita.

— Sur le prix, continua Satan, en regardant son interlocuteur avec une singulière expression de malice.

— Oui, répondit le bailli, sentant que c’était là que l’affaire allait s’embrouiller.

— Oh ! d’abord, continua Satan, en se balançant sur les pieds de derrière de sa chaise et en affilant ses griffes avec le canif du bailli, je serai de bonne composition sur ce point.

— Eh bien, cela me rassure, dit le bailli; le dernier nous a coûté soixante marcs d’or; nous doublerons cette somme pour le nouveau, mais c’est tout ce que nous pouvons faire.

— Eh! quel besoin ai-je de votre or? reprit Satan; j’en fais quand je veux. Tenez.

Il prit un charbon tout rouge au milieu du feu, comme il eût pris une praline dans une bonbonnière. « Tendez la main », dit-il au bailli, qui hésitait.

— N’ayez pas peur, continua Satan.

Et il lui mit entre les doigts un lingot d’or le plus pur, et aussi froid que s’il fût sorti de la mine. Le bailli le tourna et le retourna en tous sens; puis il voulut le lui rendre. « Non, non, gardez, reprit Satan; c’est un cadeau que je vous fais. — Je comprends, dit le bailli, en mettant le lingot dans son escarcelle, que, si l’or ne vous coûte pas plus de peine à faire, vous aimiez autant qu’on vous paye avec une autre monnaie; mais, comme je ne sais pas celle qui peut vous être agréable, je vous prierai de faire vos conditions vous-même. »

Satan réfléchit un instant. « Je désire que l’âme du premier individu qui passera sur ce pont m’appartienne, répondit-il. — Soit, dit le bailli. — Rédigeons l’acte, continua Satan. — Dictez vous-même. » Le bailli se prépara à écrire. Cinq minutes après, un sous-seing privé en bonne forme était signé par Satan en son propre nom, et par le bailli, comme fondé de pouvoirs de ses paroissiens. Le diable s’engageait formellement, par cet acte, à bâtir dans la nuit un pont assez solide pour durer cinq cents ans; et le magistrat, de son côté, concédait, en payement de ce pont, l’âme du premier individu qui y passerait.

Le lendemain, au point du jour, le pont était bâti. Bientôt le bailli parut sur le chemin de Göschenen; il venait vérifier si le diable avait accompli sa promesse. Il vit le pont, qu’il trouva fort convenable, et, à l’extrémité opposée, il aperçut Satan assis sur une borne, attendant le prix de son travail nocturne.

« Vous voyez que je suis homme de parole, dit Satan. — Et moi aussi, répondit le bailli. — Comment! reprit le diable stupéfait, vous dévoueriez-vous pour le salut de vos administrés? — Pas précisément » continua le bailli en déposant à l’entrée du pont un sac qu’il avait apporté sur son épaule, et dont il se mit à dénouer les cordons… Un chien, tramant une poêle à sa queue, en sortit tout épouvanté, et, traversant le pont, alla passer en hurlant aux pieds de Satan.

— Eh! dit le bailli, voilà votre âme qui se sauve; courez donc après, Monseigneur.

Satan était furieux; il avait compté sur l’âme d’un homme, et il était forcé de se contenter de celle d’un chien. Il y aurait eu de quoi se damner, si la chose n’eût pas été faite. Au moment où, pour se venger, il se préparait à lancer sur son œuvre un rocher aussi gros que les tours de Notre-Dame, il aperçut le clergé de Göschenen qui venait, croix en tête et bannière déployée, consacrer à Dieu le pont du diable. Quant au bailli, il n’entendit jamais reparler de l’architecte infernal; seulement, la première fois qu’il fouilla à son escarcelle, il se brûla vigoureusement les doigts: c’était le lingot qui était redevenu charbon.

Alexandre Dumas, Impressions de Voyage en Suisse

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Alexandre Dumas

Salut d’Amour

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Salut d’Amour

Voici les vers d’un troubadour, Arnaut de Mareuil. Il vivait au XIIe siècle; préciser exactement serait imprudent. Il parcourait l’Aquitaine en chantant. Il s’éprit de la « très haute et très noble damoiselle Berthe », fille du puissant comte de Toulouse Raymond V. La jeune personne, coquette, le laissa chanter, mais quand vint son fiancé le seigneur d’Aragon, il chassa insolemment le malheureux poète.

Dame, longtemps a que je cherche
Comment vous dire ou vous mander
Mon sentiment ou ma pensée
Par moi-même ou par messager.
Mais par messager point je n’ose,
Telle peur j’ai qu’il ne vous fâche!
Plutôt vous le dirais moi-même,
Mais tant suis d’amour envahi
En contemplant votre beauté,
Tout me fuit ce que j’ai pensé!
J’ai trouvé messager fidèle,
Lettre scellée avec mon sceau.
Nul messager n’est si courtois,
Ni qui mieux cache toutes choses.
Ce conseil m’a donné Amour,
De qui tout jour j’attends secours:
Amour m’a commandé d’écrire
Ce que la bouche n’ose dire …

Arnaut de Mareuil

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Langue d’oc, troubadours et jongleurs

Portrait de Caïn

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Agrippa d’Aubigné

Les Souvenirs

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Les Souvenirs

Il siège au coin du feu, les paupières mi-closes,
Aspirant la chaleur du brasier qui s’éteint;
La bouilloire bouillonne avec des bruits d’étain;
Le bois flambe, noircit, s’effile en charbons roses.

Le royal exilé prend de sublimes poses.
Il allonge son nez sur des pieds de satin;
Il s’endort, il échappe au stupide destin,
À l’irrémédiable écroulement des choses.

Les siècles en son cœur ont épaissi leur nuit.
Mais au fond de son œil, inextinguible, luit,
Comme un flambeau sacré, son rêve héréditaire:

Un soir d’or, le déclin empourpré du soleil,
Des fûts noirs de palmiers sur l’horizon vermeil,
Un grand fleuve qui roule entre deux murs de terre.

Hippolyte Taine

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