Boris Vian

Image



Les Farces

Les Farces

Ceux du moyen âge exigèrent bientôt des pièces d’un ton uniforme, et destinées à les égayer. Les Moralités, déplorables et insipides parades dont les personnages étaient de pures abstractions, ne répondaient pas à ce besoin: elles n’étaient autre chose que le Roman de la Rose ou une théologie grossière mise en dialogue. Les Soties et les Farces furent imaginées. C’est là que le vieil esprit gaulois se donne librement carrière. Elles n’ont rien d’attique, les plaisanteries de nos aïeux, mais elles ont leur goût du terroir. Les rudes palais des contemporains les dégustaient avec délices.

Les auteurs de farces aimaient surtout les peintures de la vie conjugale soit chez les bourgeois, soit chez les vilains. C’était un sujet inépuisable de plaisanteries généralement fort grossières, d’autant plus goûtées. Une de ces farces, le Cuvier, n’est autre qu’un fabliau dialogué, mais assez heureusement. – Un mari trop débonnaire, Jean, vit avec sa femme et sa belle-mère. Toutes deux s’ingénient pour tourmenter soir et matin le pauvre homme; il est leur esclave, leur souffre-douleur. On le fait lever avant le jour, allumer le feu, faire la chambre, laver l’enfant; puis les dames apparaissent et trouvent tout mal. Enfin, un jour, n’en pouvant plus, il supplie qu’on lui écrive sur un rollet tout ce qu’il aura à faire; que l’on n’oublie rien, car il est bien décidé à ne faire que ce qui figurera au rollet. On rédige ce nouveau cahier des charges, et il le met dans sa poche. Peu de temps après, sa femme, acariâtre et violente, en l’invectivant, en gesticulant, ne songe point à un grand cuvier placé derrière elle et où trempait la lessive: elle y tombe. « Au secours! au secours! Jean, mon bon mari, mon cher mari. » Jean tire gravement le rollet et le lit attentivement. « Cela n’est pas sur mon rollet. » Et il se croise les bras. Aux cris de la femme, la belle-mère arrive. Elle veut retirer sa fille du cuvier, mais elle n’est pas assez forte. « Jean, mon cher gendre, aidez-moi. – Cela n’est pas sur mon rollet. » Enfin, quand la femme de Jean est aux deux tiers noyée, il consent à la retirer, mais à une condition, c’est que dorénavant il sera le maître chez lui. – On promet tout; mais chacun se dit: Le pauvre sot sera toujours mené.

Dans ce XVe siècle, de si longue misère, que pas un rayon d’idéal n’illumine, la plaisanterie a je ne sais quoi de lugubre: toujours des fripons et des dupes, un ricanement cynique. C’est l’époque des famines meurtrières, plus meurtrières cent fois que l’éternelle guerre contre les Anglais. Plus de gaîté possible. On cherche l’étourdissement; on rit au fond de l’abîme. C’est à ce moment que la fameuse Danse Macabre emporte dans son tourbillon la ronde infernale des trépassés. Le populaire se rue au charnier des Innocents, danse parmi les tombes et les monceaux d’ossements mis à nu. Courte est la vie, dure la lutte de la vie. Bien naïfs et bien sots sont les héroïques qui croient, espèrent, se dévouent. Le monde est aux habiles. Voici venir le roi Louis XI: ce n’est pas un chevalier celui-là; il n’ira pas délivrer le saint Sépulcre; mais il saura gagner gens et terres. Maître Renart sort de Maupertuis et s’assied sur le trône.

Source

Les Mystères

Les Mystères

Si l’on juge les Mystères au point de vue de l’unité, de la mesure, de la juste proportion, en leur appliquant les règles même les plus larges de l’art dramatique, ce sont de véritables monstres. Mais que d’institutions du XIIIe et du XIVe siècle nous paraissent aujourd’hui monstrueuses! Oublions donc, s’il se peut, nos habitudes modernes, donnons une secousse à notre imagination que les choses du présent tiennent captive, et refaisons-nous les contemporains de nos pères. Disons-nous que ces représentations n’avaient lieu que deux fois l’an, à Noël et à Pâques, qu’elles étaient attendues avec une sorte de fièvre, qu’elles duraient vingt, trente et quarante jours; que toutes les classes de la société y assistaient et y trouvaient la nourriture de leur âme et de leur esprit, un répit ménagé aux misères de tout genre qui les étreignaient. Disons-nous aussi que le drame embrassait dans une vaste synthèse tous les éléments de la vie religieuse, politique, sociale; qu’il faisait appel à tous les arts; qu’il était enfin comme un immense miroir où se peignaient tour à tour les divers aspects de la société d’alors, depuis les élans de la foi chrétienne jusqu’aux détails les plus familiers de la vie de chaque jour. L’œuvre étrange est donc essentiellement vivante. Elle parle, elle est un témoin irrécusable des choses d’autrefois.

Un drame de plus de soixante mille vers et dont la représentation durait au moins vingt jours exigeait un grand nombre d’acteurs. Il y en avait plus de quatre cents, acteurs improvisés pour la plupart, mais acteurs convaincus et qui parfois jouaient au naturel les scènes les plus terribles. Tel qui représentait Jésus se crucifiait tout de bon, et n’échappait qu’avec peine à la mort; le malheureux qui jouait Judas n’était dépendu qu’à la dernière extrémité, et quand le public jugeait à ses contorsions que ses remords étaient sincères.

Voici quelle était la composition du théâtre. Le théâtre était une grande maison ouverte du côté du public, sans rideau ni coulisses. On y voyait à la fois tous les lieux de l’action, l’Enfer avec ses flammes, ses supplices, ses êtres malfaisants et hideux; la terre avec ses villes, Jérusalem surtout, ses diverses régions, ses monuments, ses temples, ses autels et les hommes, ses habitants. Un écriteau indiquait aux spectateurs le lieu où se passait l’action; le Purgatoire, et le Paradis, avec Dieu, ses Anges et ses Saints. C’est là que les peintres et les décorateurs déployaient toutes les magnificences de leur art. L’un d’eux vantait ainsi l’excellence de son travail: « Voici le plus beau Paradis que vous vîtes jamais ni que vous verrez ». Enfin à droite et à gauche deux espèces de pavillons: l’un figurait le Purgatoire, et dans l’autre se passaient des événements qu’on ne pouvait mettre sous les yeux des spectateurs.

Source

Le théâtre médiéval

Louise Labé

Image

Louise Labé

Louise Labé

Image

Louise Labé