L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin

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L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin

Certain enfant qui sentait son collège,
Doublement sot et doublement fripon
Par le jeune âge et par le privilège
Qu’ont les pédants de gâter la raison,
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
Avait la fleur, les autres le rebut.
Chaque saison apportait son tribut;
Car au printemps il jouissait encore
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
Un jour dans son jardin il vit notre écolier,
Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance:
Même il ébranchait l’arbre; et fit tant à la fin
Que le possesseur du jardin
Envoya faire plainte au maître de la classe.
Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants:
Voilà le verger plein de gens
Pires que le premier. Le pédant, de sa grâce,
Accrut le mal en amenant
Cette jeunesse mal instruite:
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
Se souvint à jamais comme d’une leçon.
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
Avec force traits de science.
Son discours dura tant que la maudite engeance
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.

Je hais les pièces d’éloquence
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin;
Et ne sais bête au monde pire
Que l’écolier, si ce n’est le pédant.
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
Ne me plairait aucunement.

La Fontaine, Fables – Livre IX

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La Fontaine

Le loup devenu berger

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Jean de La Fontaine

Le corbeau et le renard

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Jean de La Fontaine

Jean de La Fontaine

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Jean de La Fontaine (1621-1695)

La Fontaine, né à Château-Thierry, en Champagne, est le prince des fabulistes anciens et modernes. Ses fables, par la finesse des détails, la perfection de la langue, la justesse des expressions, sont des modèles achevés et inimitables. Ésope chez les Grecs, Phèdre chez les Latins, avaient composé des fables; mais elles sont froides et plates, si on les compare à celles de La Fontaine.

La Fontaine fut l’ami de Racine, de Boileau, de Molière; il fait partie du cénacle glorieux qui, au milieu et à la fin du dix-septième siècle, a donné à la littérature française sa valeur prépondérante. C’est la véritable grandeur de ce que l’on a appelé le siècle de Louis XIV; car jamais, à aucune époque, n’ont vécu simultanément autant de littérateurs illustres, grands par la puissance des idées, comme par la beauté du style.

d’après: Source

La Fontaine

Le Lion amoureux

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Le Lion amoureux

À Mademoiselle de Sévigné1

Sévigné, de qui les attraits
Servent aux Grâces de modèle,
Et qui naquîtes toute belle,
À votre indifférence près,
Pourriez-vous être favorable
Aux jeux innocents d’une fable,
Et voir, sans vous épouvanter,
Un lion qu’Amour sut dompter ?

Amour est un étrange maître !
Heureux qui peut ne le connaître
Que par récit, lui ni ses coups !
Quand on en parle devant vous,
Si la vérité vous offense,
La fable au moins se peut souffrir :
Celle-ci prend bien l’assurance

De venir à vos pieds s’offrir,
Par zèle et par reconnaissance.

Du temps que les bêtes parlaient,
Les lions entre autres voulaient
Être admis dans notre alliance.
Pourquoi non ? puisque leur engeance
Valait la nôtre en ce temps-là,
Ayant courage, intelligence,
Et belle hure outre cela.
Voici comment il en alla :

Un lion de haut parentage,
En passant par un certain pré,
Rencontra bergère à son gré :
Il la demande en mariage.
Le père aurait fort souhaité
Quelque gendre un peu moins terrible.
La donner lui semblait bien dur :
La refuser n’était pas sûr ;
Même un refus eût fait, possible,
Qu’on eût vu quelque beau matin
Un mariage clandestin :
Car, outre qu’en toute manière
La belle était pour les gens fiers,
Fille se coiffe volontiers
D’amoureux à longue crinière.
Le père donc ouvertement
N’osant renvoyer notre amant,
Lui dit : Ma fille est délicate ;
Vos griffes la pourront blesser
Quand vous voudrez la caresser.
Permettez donc qu’à chaque patte
On vous les rogne ; et pour les dents,

Qu’on vous les lime en même temps :
Vos baisers en seront moins rudes,
Et pour vous plus délicieux ;
Car ma fille y répondra mieux,
Étant sans ces inquiétudes.
Le lion consent à cela,
Tant son âme était aveuglée !
Sans dents ni griffes le voilà,
Comme place démantelée.
On lâcha sur lui quelques chiens :
Il fit fort peu de résistance.

Amour ! Amour ! quand tu nous tiens,
On peut bien dire : Adieu prudence !

La Fontaine, Fables – Livre IV

1. Fille de la célèbre madame de Sévigné. Elle épousa en 1669 M. de Grignan.

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