Le vieux chemin

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Clair de lune

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Et l’abbé ne comprenait point. Mais voilà que là-bas, sur le bord de la prairie, sous la voûte des arbres trempés de brume luisante, deux ombres apparurent qui marchaient côte à côte.

L’homme était plus grand et tenait par le cou son amie, et, de temps en temps, l’embrassait sur le front. Ils animèrent tout à coup ce paysage immobile qui les enveloppait comme un cadre divin fait pour eux. Ils semblaient, tous deux, un seul être, l’être à qui était destinée cette nuit calme et silencieuse; et ils s’en venaient vers le prêtre comme une réponse vivante, la réponse que son Maître jetait à son interrogation.

Il restait debout, le cœur battant, bouleversé, et il croyait voir quelque chose de biblique, comme les amours de Ruth et de Booz, l’accomplissement d’une volonté du Seigneur dans un de ces grands décors dont parlent les livres saints. En sa tête se mirent à bourdonner les versets du Cantique des Cantiques, les cris d’ardeur, les appels des corps, toute la chaude poésie de ce poème brûlant de tendresse.

Et il se dit: « Dieu peut-être a fait ces nuits-là pour voiler d’idéal les amours des hommes. »

Il reculait devant ce couple embrassé qui marchait toujours. C’était sa nièce pourtant; mais il se demandait maintenant s’il n’allait pas désobéir à Dieu. Et Dieu ne permet-il point l’amour, puisqu’il l’entoure visiblement d’une splendeur pareille?

Et il s’enfuit, éperdu, presque honteux, comme s’il eût pénétré dans un temple où il n’avait pas le droit d’entrer.

Guy de Maupassant

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L’Ogresse

Le cabaret du Lapin-Blanc est situé vers le milieu de la rue aux Fêves. Cette taverne occupe le rez-de-chaussée d’une haute maison dont la façade se compose de deux fenêtres dites à guillotine.

Au-dessus de la porte d’une sombre allée voûtée, se balance une lanterne oblongue dont la vitre fêlée porte ces mots écrits en lettres rouges: Ici on loge à la nuit.

Le Chourineur, l’inconnu et la Goualeuse entrèrent dans la taverne.

Qu’on se figure une vaste salle basse, au plafond enfumé, rayé de solives noires, éclairée par la lumière incertaine d’un mauvais quinquet. Les murs lézardés, anciennement récrépis à la chaux, sont couverts çà et là de dessins grossiers ou de sentences en termes d’argot.

Le sol battu, salpêtré, est imprégné de boue; une brassée de paille est déposée, en guise de tapis, au pied du comptoir de l’ogresse, situé à droite de la porte et au-dessous du quinquet.

De chaque côté de cette salle il y a six tables; d’un bout elles sont scellées au mur, ainsi que les bancs qui les accompagnent. Au fond une porte donne dans une cuisine; à droite, près du comptoir, existe une sortie sur l’allée qui conduit aux taudis où l’on couche à trois sous la nuit.

Maintenant quelques mots de l’ogresse et de ses hôtes

L’ogresse s’appelle la mère Ponisse; sa triple profession consiste à loger en garni, à tenir un cabaret, et à louer des vêtements aux misérables créatures qui pullulent dans ces rues immondes.

L’ogresse a quarante ans environ. Elle est grande, robuste, corpulente, haute en couleur et quelque peu barbue. Sa voix rauque, virile, ses gros bras, ses larges mains, annoncent une force peu commune; elle porte sur son bonnet un vieux foulard rouge et jaune; un châle de poil de lapin se croise sur sa poitrine et se noue derrière son dos; sa robe de laine tombe sur ses sabots noirs souvent incendiés par sa chaufferette; enfin, le teint de cette femme est cuivré, enflammé par l’abus des liqueurs fortes.

Eugène Sue, Les Mystères de Paris


Le Chourineur

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La vengeance d’Ulenspiegel

Il y avait, à Knesselaere, un paysan de grande avarice. Il venait de tuer son cochon; et c’était l’usage, en pareille circonstance, de faire une soupe grasse et abondante avec le bouillon des boudins, andouilles, fricadelles et autres menues pièces qu’on fait cuire toutes fraîches, et d’en régaler les enfants du village. Ce mauvais homme, à qui une telle coutume déplaisait à cause de son humeur, résolut d’en faire passer le goût aux enfants; pour cela, il fit bouillir une soupe si épaisse, qu’elle eût étouffé les chiens; et quand les pauvres enfants furent assis autour de la table, il ferma sa porte et leur signifia qu’ils eussent à manger sans boire toute cette chaudière de potage, que volontiers on eût pris pour du mortier. Les petits eurent beau faire mine de s’étrangler, le fermier les contraignit à grands coups de gaule de manger tout jusqu’au fond.

Il en voulait surtout à Ulenspiegel, et l’avait si fort maltraité, que le malin garçon en conservait bonne rancune. Sans rien dire de son projet, il se munit de vingt longues ficelles, qu’il lia toutes ensemble par le milieu; à chacun des quarante bouts de son piège, il attacha une croûte de pain et jeta le tout dans la cour du paysan. On comptait là une quarantaine de poules. Chaque volatile se précipita sur une croûte et l’avala avec gloutonnerie; après quoi, toutes de tirer l’une sur l’autre à grands battements d’ailes, tendant la langue et se tordant le gosier.

Au bruit qui se fit, le paysan accourut; voyant toutes ses poules ainsi prises, il aperçut en même temps Ulenspiegel qui lui dit en gagnant des jambes: — Je vous paie, bon sournois, l’intérêt de votre soupe.

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Mort de l’avare Grandet

Mort de l’avare Grandet

Dans l’année 1827, Grandet, sentant le poids des infirmités, fut forcé d’initier sa fille aux secrets de sa fortune territoriale1, et lui disait, en cas de difficultés, de s’en rapporter à Cruchot le notaire, dont la probité lui était connue. Puis, vers la fin de cette année, le bonhomme fut enfin, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut condamné par M. Bergerin2.

En pensant qu’elle allait bientôt se trouver seule dans le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement ce dernier anneau d’affection. Elle fut sublime de soins et d’attentions pour son vieux père, dont les facultés commençaient à baisser, mais dont l’avarice se soutenait instinctivement; aussi la mort de cet homme ne contrasta-t-elle point avec sa vie.

Dès le matin, il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein d’or. Il restait là sans mouvement; mais il regardait, et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la cour.

Puis il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l’heure où il fallait recevoir des fermages3, faire des comptes avec les closiers4, ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes jusqu’à ce qu’il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu’elle plaçât en secret, elle-même, les sacs d’argent les uns sur les autres, à ce qu’elle fermât la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu’elle lui avait rendu la précieuse clef, toujours placée dans la poche de son gilet, et qu’il tâtait de temps en temps.

Enfin arrivèrent les jours d’agonie, pendant lesquels la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruction. II voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à soi et roulait toutes les couvertures que l’on mettait sur lui, et disait à Nanon, sa gouvernante: « Serre, serre ça, pour qu’on ne me le vole pas. »

Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s’était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors, en disant à sa fille:

— Y sont-ils? y sont-ils? d’un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique.

— Oui, mon père.

— Veille à l’or… mets de l’or devant moi!

Eugénie lui étalait des louis sur une table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet, et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible.

— Ça me réchauffe! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude.

Lorsque le curé de la paroisse vint l’administrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix, des chandeliers, du bénitier d’argent qu’il regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser l’image du Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir, et ce dernier effort lui coûta la vie. Il appela Eugénie, qu’il ne voyait pas, quoiqu’elle fût agenouillée devant lui et qu’elle baignât de ses larmes une main déjà froide.

— Mon père, bénissez-moi, demanda-t-elle.

— Aie bien soin de tout! Tu me rendras compte de ça là-bas. dit-il …

Après la mort de son père, Eugénie apprit par maître Cruchot qu’elle possédait trois cent mille livres de rente en biens-fonds dans l’arrondissement de Saumur; six millions placés en trois pour cent à soixante francs, et il valait alors soixante-dix-sept francs; plus deux millions en or, et cent mille francs en écus, sans compter les arrérages5 à recevoir. L’estimation totale de ses biens allait à dix-sept millions.

Honoré de Balzac, Eugénie Grandet

1. Fortune territoriale: en terres.
2. M. Bergerin: le médecin de Grandet.
3. Fermages: loyer d’une ferme, d’un domaine rural.
4. Closiers: fermiers d’un petit domaine rural où il n’y a pas de bœufs de labour.
5. Arrérages: ce qui est échu d’un revenu quelconque.

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