C’est grant paine

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L’habitude

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Sully Prudhomme est un poète extrêmement délicat et pénétrant, et d’une grande élévation morale. Il sut apporter une attention méthodique et patiente à l’observation et à la peinture de l’âme. En de courtes pièces il décrit avec une précision remarquable les phénomènes les plus courants de notre vie morale: la rêverie, la mémoire, l’habitude … Son style, discrètement imagé, est toujours d’une propriété rigoureuse.


L’habitude

L’habitude est une étrangère
Qui supplante en nous la raison :
C’est une ancienne ménagère
Qui s’installe dans la maison.

Elle est discrète, humble, fidèle,
Familière avec tous les coins ;
On ne s’occupe jamais d’elle,
Car elle a d’invisibles soins :

Elle conduit les pieds de l’homme,
Sait le chemin qu’il eût choisi,
Connaît son but sans qu’il le nomme,
Et lui dit tout bas : « Par ici. »

Travaillant pour nous en silence,
D’un geste sûr, toujours pareil,
Elle a l’œil de la vigilance,
Les lèvres douces du sommeil.

Mais imprudent qui s’abandonne
À son joug une fois porté !
Cette vieille au pas monotone
Endort la jeune liberté ;

Et tous ceux que sa force obscure
A gagnés insensiblement
Sont des hommes par la figure,
Des choses par le mouvement.

Sully-Prudhomme, Stances et Poèmes (1865)

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timbre français

Le retour

Vue d’une partie de la ville de Bourg en Bresse – vers 1780.

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Ulysse était le plus sage des hommes. Il erre seulement dix ans hors d’Ithaque; à son retour, personne ne le reconnaît, excepté son chien Argos. Je ne suis pas Ulysse, j’ai erré non dix ans, mais vingt ans, hors de mon Ithaque de Bresse, et je n’ai pas laissé mon chien. Qui donc me reconnaîtra?

Voilà ce que je me demandais, le cœur serré, en rentrant dans ma ville natale de Bourg-en-Bresse… Oh! que ces craintes ont été vite dissipées! Que de mains ont pressé la mienne! Quelle fidélité à d’anciens souvenirs! Je sens ici, pour la première fois, ce que je n’avais vu que dans les livres anciens, le bienfait de la terre où l’on est né …

… Parmi tant de sentiments nouveaux, voici, je crois, le meilleur. Une jeune paysanne, fille du fermier qui habite le hameau de Certines, dans les ruines de la maison paternelle, arrive de la campagne. Cette jeune fille n’était pas née quand j’ai été exilé de France, ses parents habitaient un autre canton, elle ne me connaît pas. Pourtant, en me voyant, elle se jette à mon cou avec émotion, comme si elle m’eût toujours vu.

Pourquoi cela? Elle sait à peine lire et écrire; certainement elle ne sait pas que j’ai écrit des livres. Ce qui l’a touchée, ce n’est pas ma vie publique; elle ignore profondément tout cela. Mais elle sait qu’autrefois, longtemps avant qu’elle ne fût née, ma maison, avec ses deux pavillons, blanchissait sur le tertre vert où elle a sa petite ferme. Elle sait que depuis un temps immémorial j’avais là mes racines; que mon père et moi nous avons planté les arbres qui ombragent son toit, qu’il ne reste de ma demeure qu’un tas de pierres roulées devant sa porte, et que je n’ai pas vu ces ruines depuis vingt ans. C’est là ce qui la touche jusqu’aux larmes. Elle était tout près de me dire, à la manière homérique: Ô mon père!

Du moins, elle me donne les nouvelles qui me concernent:

« Du côté du matin, le grand acacia et le grand frêne vivent encore. Le pommier vit aussi, du côté de bise; mais depuis deux ans, il ne donne plus de fruits. Du côté du soir, la petite mare a été comblée, mais le puits est toujours là; seulement il ne donne plus d’eau. Hier on a trouvé une pierre noire de votre foyer. Quant à votre berceau, on l’a gardé dans une ferme à Montagnat. »

Voilà ses paroles, mêlées de pleurs … Sois bénie pour ce cri de la vieille nature humaine, toi qui m’as reconnu sans m’avoir jamais vu!

Edgar Quinet (1803-1875), De la République.

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Tristan Corbière – Sonnet à Sir Bob

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Sonnet à Sir Bob

Chien de femme légère, braque anglais pur sang.

Beau chien, quand je te vois caresser ta maîtresse,
Je grogne malgré moi — pourquoi ? — Tu n’en sais rien.
— Ah ! c’est que moi — vois-tu — jamais je ne caresse,
Je n’ai pas de maîtresse, et… ne suis pas beau chien.

— Bob ! Bob ! — Oh ! le fier nom à hurler d’allégresse !…
Si je m’appelais Bob… Elle dit Bob si bien !…
Mais moi je ne suis pas pur sang. — Par maladresse,
On m’a fait braque aussi… mâtiné de chrétien.

— Ô Bob ! nous changerons, à la métempsycose :
Prends mon sonnet, moi ta sonnette à faveur rose ;
Toi ma peau, moi ton poil — avec puces ou non…

Et je serai sir Bob — Son seul amour fidèle !
Je mordrai les roquets, elle me mordrait, Elle !…
Et j’aurai le collier portant Son petit nom.

British channel. — 15 may.

Tristan Corbière, Les Amours jaunes, 1873.

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Charles Nodier – Du style

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Charles Nodier (Besançon, 1780 – Paris, 1844).

Œuvres poétiques: Essais d’un jeune barde (1804); Poésies diverses (1827 et 1829). En 1823, bibliothécaire de l’Arsenal. C’est des réunions de l’Arsenal que sortit vraiment le romantisme. Les habitués de ce cénacle étaient Hugo, Sainte-Beuve, Vigny, Lamartine, Musset, Dumas, etc. Poète amateur, manie le vers avec une alerte dextérité. Plus connu comme conteur. S’est occupé aussi d’histoire naturelle, de critique, de philologie, d’histoire.

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