Tableaux de mœurs

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Tableaux de mœurs

C’est en Espagne encore que débutent ces fictions qui permettent à l’écrivain de tracer un tableau satirique de la société contemporaine. Quevedo (1580-1645), le principal prosateur de son temps, fut journaliste avant les journaux, moraliste, théologien, romancier. Mais son œuvre la plus importante reste les cinq Songes ou Visions (1627). En visitant les Enfers, il y rencontre ses contemporains de tout rang; d’où des tableaux, des satires où se donne libre cours une verve malicieuse et parfois cruelle. Son style, plein de vie et d’imagination, manque de goût: il est conceptiste même dans le burlesque.

Toute une littérature de Visions est née des Songes de Quevedo. Il fut imité de très près par l’Allemand Johann Michael Moscherosch (1601-1669), dont les quatorze Visions de Philander (1642) raillent les mœurs de son temps.

Le Diable boiteux (1641) de Luis Vélez de Guevara (1570-1644) est une description satirique de Madrid et de l’Espagne, telles que le diable Asmodée les montre à l’étudiant Cléofas. Ce livre spirituel, écrit dans un style recherché et difficile, inspira Le Sage, dont Le Diable boiteux (1707) eut le plus grand succès et fut à son tour souvent imité en Espagne et ailleurs. Le Sage garde Asmodée et Cléofas, mais son Madrid, on s’en doute, ressemble à Paris à s’y méprendre.

On peut rattacher à la même veine les deux romans, écrits en latin, de l’Écossais-Lorrain John Barclay (1582-1621): Euphormion (1605-1614) et surtout Argenis (1621), tableau satirique de la France contemporaine, dont le succès fut vif et prolongé, et dont des clefs aidaient à comprendre les allusions; tous deux furent abondamment traduits.

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Conte et roman de la Renaissance au 17e siècle – Cervantes

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Cervantes

L’Espagne occupe la première place dans le roman pendant toute cette période. Miguel de Cervantes (1547-1616) fut soldat, resta cinq ans en Alger prisonnier des Maures, fut toujours très pauvre et presque constamment malheureux. Il écrivit, pour vivre, force poésies, une trentaine de pièces de théâtre; mais il doit sa gloire à L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche (1605,1615). Le monde entier connaît les inoubliables aventures du Chevalier de la Triste Figure et de son écuyer Sancho Panza. Il s’y ajoute des histoires adventices, comme le Berger amoureux ou les Noces de Gamacho.

Le but initial du roman était de railler le prestige des romans de chevalerie; mais le génie de l’auteur en a fait une œuvre d’une profonde vérité morale, heureuse expression du caractère espagnol, avec son idéalisme mystique et son bon sens avisé; et de l’homme en général, car ses deux héros symbolisent le conflit éternel de l’idéal et de la vie pratique. Cervantes conte avec finesse et avec charme; ce n’est pas un artiste du style, mais dans ce livre, fruit de son arrière-saison, il a mis, avec son expérience de la vie et une bonne humeur que les épreuves n’avaient pu altérer, tant de bonté et d’humanité qu’on l’aime encore plus qu’on ne l’admire. La popularité de Don Quichotte a été, dès sa publication, et est restée immense dans tous les pays. Sans compter le dérivé donquichottisme, l’idéale Dulcinée et la grossière servante Maritome sont devenues chez nous des noms communs.

Cervantes est aussi l’auteur de douze Nouvelles exemplaires (1613), dont plusieurs sont restées célèbres, notamment La petite gitane de Madrid; elles ont contribué à développer la nouvelle moderne.

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Cervantes

Le roman picaresque – 1

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Le roman picaresque

Vers 1550 commence en Espagne un genre très national, le roman picaresque. Le picaro est un pauvre diable qui, sur les grands chemins ou dans les villes populeuses, vit comme il peut en commettant mainte peccadille. On ignore l’auteur du prototype de ces romans, Vie de Lazarillo de Tormes (1544), assez courte autobiographie où le héros, un valet malchanceux et fripon, conte sa vie sous sept maîtres successifs.

Mateo Alemán (1547-1614) publia (1599-1605) la Vie du picaro Guzmán de Alfarache. Celui-ci est valet, soldat, mendiant, usurier, étudiant, mari complaisant, directeur de conscience, et finalement galérien; il aime, il est aimé, il vole, il est volé, en Castille, en Italie, en Espagne de nouveau. Le récit de ses aventures s’accompagne de longues réflexions morales pleines de charme, et s’entremêle de nouvelles enchâssées dans le roman. L’auteur sait voir et faire voir. Cet excellent roman, traduit dans toutes les langues, même en latin, eut un succès immense et prolongé; le genre était définitivement constitué.

Alors parut la Picara Justina (1605), de Francisco López de Úbeda, dont une femme est l’héroïne.

Francisco de Quevedo (1580-1645), le moraliste, écrivit Le Filou (1626) ou histoire de Pablo de Ségovie; roman fourmillant d’aventures, où le réalisme obligé du genre se colore d’un pessimisme radical. Le style, plus artistique que dans les romans précédents, fatigue par son conceptisme recherché.

Vicente Espinel (1550-1624), dans L’Écuyer Marcos de Obregón (1618), conte d’innombrables aventures qui lui sont le plus souvent arrivées: ce roman confine aux mémoires; c’est l’un des meilleurs du genre.

Parmi les nombreux romans picaresques, moins originaux, qui parurent de 1610 à 1650, le meilleur est Estevanillo González (1646), dont l’auteur portait, paraît-il, ce nom et avait éprouvé à peu près les mêmes vicissitudes.

La variété des lieux et des mœurs, la vérité et le pittoresque des détails sont les qualités communes de ces romans.

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Le roman pastoral – 1

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Le roman pastoral

Pendant plus d’un siècle, le roman pastoral fut la forme préférée de la fiction idéaliste. Il a son origine dans l’Arcadie (1499) de Jacopo Sannazaro (1458-1530), Napolitain, qui fut célèbre par ses poésies latines. Un amant malheureux se console en partageant la vie des bergers; cette trame s’orne de beaucoup de pièces de vers, ornement qui resta longtemps habituel au genre. Cette première Arcadie lança la mode de la vie pastorale comme cadre du roman d’amour; elle fut très imitée, souvent aussi sous le même titre, et joua un important rôle européen.

L’inspiration mélancolique était plus accentuée au Portugal dans Jeune fille et femme (1554-1557) de Bernardim Ribeiro (1482-1552), roman pastoral et chevaleresque, assez énigmatique.

Le Portugais Jorge de Montemayor (1520-1561) écrivit en espagnol, vers 1550, Diane amoureuse, où les amours de la bergère Diana se compliquent d’épisodes, s’ornent de pièces de vers; il y a des enchanteurs et des apparitions. Diane amoureuse, traduite dans toutes les langues, jouit d’un succès international; on la continua, on l’imita, Cervantes assez médiocrement dans Galatée (1584), Lope de Vega plus heureusement dans L’Arcadie (1598).

Le Portugais Francisco Rodrigues Lobo (1580?-1622) composa Le Printemps, Le Pasteur errant, Le Désenchanté, roman en trois parties (1601-1614), en prose mêlée de vers, où s’entrecroisent plusieurs intrigues. On écrivit en Espagne des romans pastoraux jusqu’au milieu du XVIIe siècle.

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Le roman chevaleresque

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Le roman chevaleresque

Parallèlement aux contes réalistes et bourgeois, un autre courant continuait à couler, celui des récits d’aventures chevaleresques et chimériques, venu des romans courtois. L’Espagne, dès le XIVe siècle, avait des romans de chevalerie où d’invincibles paladins étaient prisonniers de l’amour. On en écrivit au XVe, en catalan, en italien, qui jouirent d’une vaste diffusion. En Angleterre, Thomas Malory († 1471) rassembla dans La Mort d’Arthur la plupart des légendes de la Table Ronde; ouvrage considéré comme un des joyaux de la prose anglaise.

Mais le plus grand succès en ce genre fut celui des Amadis, qui relatent les amours et les prouesses de héros imaginaires. Le premier de ces romans et le meilleur est Amadis de Gaule, écrit vers 1492 par Rodriguez de Montalvo, dont on ne sait presque rien, et imprimé en 1508. Amadis, amant fervent et mélancolique de la belle Oriane, est accompagné de son frère Galaor, plus léger et plus gai. Des exploits surhumains, une passion tantôt idéale et tantôt sensuelle remplissent un récit diffus et romanesque, dont la vogue européenne fut immense, et qui enchanta les imaginations pendant un siècle. Bientôt foisonnèrent les imitations: toute une famille de chevaliers irréels, aux prouesses merveilleuses et aux tendresses ineffables, Esplandian, Primaléon, Palmerin d’Olive, Palmerin d’Angleterre, Amadis de Grèce, Lisuarte, Bélianis, Felixmars, Céladon, etc., fut révélée au public européen de 1510 à 1580. Les principaux auteurs étaient l’Espagnol Feliciano de Silva et le Portugais Francisco Moraes, tous deux peu connus. Ces romans glorifiaient la vie des chevaliers errants, pleine d’honneur, d’aventures et d’amours. Mais leur invraisemblance et leur platitude amenèrent, avant même la satire railleuse qu’en fait Don Quichotte, leur chute ou leur transformation.

Traduits en français depuis 1540, les Amadis se répandirent en cette langue en Angleterre et en Allemagne, où ils furent très imités au XVIIe siècle.

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Amadis de Gaule