Les moutons de Panurge

Panurge est un personnage qui, au cours de sa vie vagabonde, a perdu toute délicatesse. Il est devenu malfaisant, tricheur, buveur et passe son temps à machiner des tours pendables. Vindicatif avec cela, il ne fait pas bon l’offenser.

Un jour, sur le pont d’un navire, un marchand de moutons, nommé Dindenaut, dit à demi-voix après avoir examiné Panurge: « Celui-ci a l’air d’un véritable coupe-bourse1. »

Panurge leva les yeux sur le marchand qui venait de l’insulter, et aussitôt il chercha le moyen de se venger.

Dindenaut avait acheté en Normandie un troupeau de moutons et leur faisait prendre l’air sur le pont du vaisseau. À la vue des moutons, Panurge conçut une idée infernale.

Feignant de ne pas avoir entendu la remarque désobligeante du marchand, il le salua poliment.

Dindenaut ne répondit pas à cette marque de civilité.

« Beau sire2, dit Panurge, conservant son calme, vos moutons sont gros et gras. Vendez-m’en un, je vous prie. »

Dindenaut éclata de rire.

« Tu as bien la mine d’un acheteur! répondit-il. Avec tes habit déchirés, tu me fais plutôt l’effet d’un larron3.

-D’accord, mais vendez-moi toujours un mouton, j’ai envie de celui qui se tient près de vous.

-Tu n’es pas dégoûté. C’est Robin, mon chef de troupeau. Je ne veux pas le vendre, mais place-toi dans le plateau d’un balance, Robin se mettra dans l’autre, et s’il ne te fait pas monter aussi haut que le jour où tu seras pendu, je te le donne gratis.

-Parlons sérieusement, vendez-moi votre mouton et je vous le paierai comptant.

-Tu ne sais donc pas qu’avec la toison4 de ce mouton, on fait du fin drap d’Elbeuf? Qu’avec sa peau, on fait du maroquin5? Que ses boyaux donneront des cordes de violon sans rivales?

-Assurément, mais voyez ma bourse. Combien votre mouton?

-Mon ami, la chair de mes moutons est une viande de roi. Elle est si délicate, si savoureuse qu’on se pâme6 à la sentir. Touchez-moi ces épaules, ces gigots, ces côtelettes…

-Combien ce mouton, te dis-je?7

-Trente écus! Et c’est bien pour vous faire plaisir, car il vaut plus que cela.

-Trente écus, misérable! Dans mon pays, on en aurait cinq pour ce prix-là, mais je ne veux pas discuter avec toi. Tiens, voilà ton argent… Le compte y est-il?…

-Oui.

-Eh bien, maintenant, passe-moi le Robin-Mouton. »

Et Panurge l’emmène un peu à l’écart, criant et bêlant, puis soudain le jette à la mer.

Les autres moutons, qui l’avaient toujours suivi partout, dans les chemins de la vallée comme dans les sentiers de la montagne, se mirent à sauter dans la mer les uns après les autres.

Dindenaut qui se voyait ruiné, s’efforçait de les retenir.

Peine inutile!

Il ne lui resta bientôt plus qu’un seul mouton.

Pour sauver du moins celui-là, il le saisit par sa toison et s’y cramponna; mais l’animal qui voyait le troupeau dans l’eau y sauta à son tour, emportant le malheureux Dindenaut.

On n’eut pas le temps de le secourir; il se noya.

d’après François Rabelais

Les mots.

1. coupe-bourse: qui volait la bourse en coupant les petites courroies qui l’attachaient à la ceinture.
2. Beau sire: avait à peu près la signification de l’expression « mon bon monsieur ».
3. larron: voleur.
4. toison: la laine du mouton.
5. maroquin: cuir de chèvre ou de mouton, teinté et préparé autrefois au Maroc.
6. se pâmer: signifie ici s’évanouir de plaisir.
7. Touchez-moi … te dis-je: quand Panurge a montré sa bourse bien garnie, Dindenaut ne le tutoie plus, mais Panurge tutoie maintenant le marchand.

Les idées.

1. Pourquoi Panurge veut-il se venger de Dindenaut?
2. Quel moyen invente-t-il?
3. Que dit le marchand de moutons pour vendre Robin à un prix très élevé? (La laine, la peau, les boyaux, la chair, etc.)
4. Pourquoi Panurge accepte-t-il de le payer trois fois plus qu’il ne vaut?
5. Pourquoi avait-il choisi Robin, le chef du troupeau?
6. Que fait enfin Panurge?… Qu’arrive-t-il?

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Dodelinant de la tête

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Conte et roman de la Renaissance au 17e siècle – Rabelais

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Le Tourangeau Rabelais (1494-1553), moine, puis médecin, passionné pour la science comme pour l’érudition, publia de 1533 à 1552 Pantagruel (livre II), Gargantua (livre Ier), le tiers livre et le quart livre; le livre V, posthume, est d’une authenticité douteuse.

Les aventures du roi géant Gargantua, déjà héros d’anciennes chroniques populaires, de son fils Pantagruel, de Panurge et de leurs autres compagnons sont narrées dans un récit plein de vie et haut en couleur; des épisodes célèbres font encore mieux connaître les idées de l’auteur. On trouve dans Rabelais une imagination exubérante, qui s’amuse à des orgies de mots, à des énumérations interminables; l’art de conter, de l’esprit, un grand sens; des plaisanteries bouffonnes et une grossièreté ordurière, et par endroits l’éloquence la plus sérieuse; avec beaucoup de traits qui sont encore du moyen âge, les idées essentielles de la Renaissance, la passion du savoir, le goût du libre examen, le culte de la nature et de la vie, opposés à l’ignorance, à la scolastique, à l’ascétisme. Son style est plein de naturel, de puissance et de vie. Son œuvre, la plus puissante de cette féconde première moitié du XVIe siècle, fut populaire dès son apparition, et connue un peu plus tard en Angleterre, en Allemagne, où elle fut adaptée et développée; elle est restée en France le régal des lettrés.

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