Ronsard – Quand vous serez bien vieille

Ronsard – Quand vous serez bien vieille

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, et vous émerveillant :
«Ronsard me célébrait, du temps que j’étais belle! »

Lors, vous n’aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui, au bruit de mon nom, ne s’aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos :
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Pierre de Ronsard – Sonnets pour Hélène

Il se dégage de la lecture de ce sonnet un sentiment très doux fait de l’espérance déçue de Ronsard et des regrets sans remords qu’Hélène se prépare en ne répondant pas à l’appel du poète. Le ton est grave et mélancolique.

Pour qui fut écrit ce sonnet ?

C’est vers la fin de sa vie, en 1574, que Ronsard (1524-1585) publia les «Sonnets pour Hélène». Ces sonnets sont dédiés à Hélène de Surgères, demoiselle d’honneur de la reine Catherine de Médicis. Le poète, approchant alors la cinquantaine, est épris de cette belle jeune fille, docte et vertueuse, qui ayant perdu son fiancé dans la guerre civile (1570) demeure inconsolable.

Pourquoi ce sonnet ?

Les sonnets de Ronsard sont inspirés de ceux de Pétrarque (1304-1374) précurseur de la Renaissance italienne. Ronsard composa ses poèmes avec un art scrupuleux, car ne concevant pas la poésie sans la musique, il les destinait à être chantés. Pour qu’une même mélodie pût convenir à plusieurs sonnets, il a contribué à fixer les lois du sonnet régulier (deux quatrains à rimes embrassées et deux tercets sur trois sortes de rimes).

Composition du sonnet.

Le premier quatrain nous présente un tableau très pittoresque : Ronsard imagine la vie calme, monotone, d’Hélène quand elle sera vieille.

Tout est en harmonie dans ce tableau :

— l’âge d’Hélène : elle sera «bien vieille».

— le moment de la journée : c’est le soir, à la chandelle : heure et lumière propices à la rêverie et aux regrets.

— les occupations d’Hélène : «dévidant et filant» : ce travail monotone et quelque peu mécanique laisse libre l’esprit de la vieille femme. Elle peut ainsi «chanter» les vers de Ronsard et se souvenir avec regret du temps «où elle était belle».

Le deuxième quatrain rend ce tableau plus large et plus vivant par la présence de la servante dont :

l’attitude : «à demi sommeillant»,
les gestes : «ne s’aille réveillant»,

sont notés avec beaucoup de pittoresque. Elle exprime avec orgueil les sentiments d’admiration qu’elle éprouve pour sa maîtresse inspiratrice du poète dans le très beau vers:

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Le premier tercet et le premier vers du dernier évoquent ce que seront devenus Ronsard lui-même et Hélène dans cet avenir relativement proche. Cette vision du poète
«fantôme sans os» et d’Hélène qui sera «une vieille accroupie» est empreinte d’un réalisme puissant et un peu cruel. C’est alors qu’Hélène regrettera l’amour de Ronsard et le farouche dédain avec lequel elle l’a accueilli. C’est pour lui éviter ces vains regrets que Ronsard lui donne des conseils, qu’il a si souvent répétés :

Vivez, si m’en croyez, n’attendez à demain :
Cueillez dès aujourd’hui les roses de la vie.

Intérêt psychologique.

Nous voyons dans ces quelques vers se dessiner la double personnalité de Ronsard et d’Hélène. Lui en tant que poète croit à la puissance de rayonnement qui s’attache à son nom, et en tant qu’homme il souffre de voir son amour repoussé. La confession est émouvante en sa brièveté «regrettant mon amour et votre fier dédain».

Hélène a des sentiments plus complexes. Elle a reçu avec fierté et dignité l’hommage de cet amour, et si elle est heureuse de se rappeler que «Ronsard la célébrait du temps qu’elle était belle», c’est parce qu’à ses regrets se mêle une idée de renoncement.

Valeur littéraire du sonnet.

L’alexandrin s’assouplit suivant les nuances de la pensée et de l’émotion, et tout ce sonnet est une vraie musique.

Admirons l’équilibre du premier vers et l’effet de sérénité obtenu par le rythme ternaire :

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,

et la monotonie du second à la césure plus régulière :

Assise au coin du feu, dévidant et filant,

Remarquons le rythme large, sans coupure, du vers 8 aux sonorités douces et ouatées,

Bénissant votre nom de louange immortelle.

Quelques expressions.

Peu d’explications littérales sont à donner, le sonnet étant d’un ton simple et d’une langue presque moderne. Notons cependant :

Vers 3 : «direz», vers 13 : «si m’en croyez»: l’ellipse du sujet «vous» est fréquente au XVIe siècle.

les ombres myrteux : c’est la seule expression qui rappelle les allusions mythologiques chères à Ronsard. On peut se demander si l’auteur veut entendre soit les ombres (fantômes) myrteux (qui vivent sous les myrtes, arbres funèbres) ou l’ombrage de ces arbres eux-mêmes.

oyant : participe présent du verbe ouïr — entendre.

Source

Pierre de Ronsard (1524-1585)

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