Le corridor de la tentation

Voltaire – Le corridor de la tentation

Voltaire est l’auteur de contes très spirituels, par le moyen desquels il fit entendre d’importantes vérités à ses contemporains. En voici un contre les fermiers généraux de l’ancien régime.

Nabussan, un des meilleurs rois de l’Asie, était toujours loué, trompé et volé: c’était à qui pillerait ses trésors. Le receveur général donnait toujours cet exemple, fidèlement suivi par les autres.

Le roi le savait; il avait changé de trésorier plusieurs fois; mais il n’avait pu changer la mode établie.

Le roi Nabussan confia sa peine au sage Zadig.

«Vous qui savez tant de belles choses, lui dit-il, ne sauriez-vous pas le moyen de me faire trouver un trésorier qui ne me vole point?

— Assurément, répondit Zadig, je sais une façon infaillible de vous donner un homme qui ait les mains nettes.»

Le roi, charmé, lui demanda, en l’embrassant, comment il fallait s’y prendre.

«Il n’y a, dit Zadig, qu’à faire danser tous ceux qui se présenteront pour la dignité de trésorier, et celui qui dansera avec le plus de légèreté sera infailliblement le plus honnête homme.»

Le jour même, il fit publier, au nom du roi, que tous ceux qui prétendaient à l’emploi de haut receveur des deniers de sa Gracieuse Majesté Nabussan eussent à se rendre, en habit de soie légère, dans l’antichambre du roi.

Ils s’y rendirent au nombre de soixante-quatre. On avait fait venir des violons dans un salon voisin; tout était préparé pour le bal: mais la porte de ce salon était fermée, et il fallait, pour y entrer, passer par une petite galerie assez obscure.

Un huissier vint chercher et introduire chaque candidat, l’un après l’autre , par ce passage, dans lequel on le laissait seul quelques minutes. Le roi, qui avait le mot, avait étalé tous ses trésors dans cette galerie.

Lorsque tous les prétendants furent arrivés dans le salon, Sa Majesté ordonna qu’on les fît danser. Jamais on ne dansa plus pesamment et avec moins de grâce; ils avaient tous la tête baissée, les reins courbés, les mains collées à leurs côtés.

«Quels fripons!» — disait tout bas Zadig.

Un seul d’entre eux formait des pas avec agilité, la tête haute, le regard assuré, les bras étendus, le corps droit, le jarret ferme.

«Ah! l’honnête homme! le brave homme!» disait Zadig.

Le roi embrassa ce bon danseur, le déclara trésorier, et tous les autres furent punis avec la plus grande justice du monde: car chacun, dans le temps qu’il avait été dans la galerie, avait rempli ses poches, et pouvait à peine marcher.

Le roi fut fâché pour la nature humaine que, de ces soixante-quatre danseurs, il y eût soixante et trois filous.

La galerie obscure fut appelée le Corridor de la tentation.

Voltaire, Zadig

Mots expliqués

* Avoir les mains nettes: N’avoir jamais rien volé, jamais commis une mauvaise action.

* Deniers : Les finances du pays.

Questions et Analyse des idées

1. Qu’arrivait-il toujours à Nabussan? — 2. A qui raconta-t-il sa peine? — 3. Quel moyen lui conseilla Zadig pour trouver un bon trésorier? — 4. Que fit le roi pour mettre ce moyen en pratique? — 5. Que vit-on pendant le bal? — 6. Comment le roi reconnut-il le plus honnête homme? — 7. Qu’en fit-il? — 8. Donnez une conclusion à ce récit.

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Voltaire

Voltaire

Voltaire (1694-1778)

Parmi les penseurs dont les idées ont exercé la plus grande influence dans le monde, il faut citer Voltaire.

Son véritable nom était Arouet, mais il l’abandonna de bonne heure pour prendre celui de Voltaire qu’il devait rendre si fameux. Il naquit à Paris en 1694. À vingt et un ans, il fut mis en prison à la Bastille comme coupable d’avoir attaqué le gouvernement de Louis XIV. Or, il n’était pas l’auteur du livre: victime, dès ses premiers pas dans la vie, d’une odieuse iniquité, Voltaire conserva jusqu’à sa mort un grand amour de la justice, et défendit toujours la cause de l’innocence opprimée.

Quelques années plus tard, comme il avait fait une plaisanterie assez mordante sur M. de Rohan-Chabot, celui-ci se vengea en faisant rosser Voltaire par ses laquais. Voltaire voulut se battre en duel, mais réussit seulement à se faire enfermer pour la seconde fois à la Bastille, en châtiment de l’audace qu’il avait eue de provoquer un seigneur de haut rang.

Il se rendit ensuite en Angleterre, y passa trois années, et revint de ce pays plein d’enthousiasme pour la liberté. Depuis lors, il s’adonna tout entier à la littérature et composa un grand nombre d’ouvrages divers: un poème, la Henriade, où il célèbre les vertus de Henri IV et surtout la tolérance du grand monarque; des pièces de théâtre, des écrits politiques, comme les Lettres anglaises, où il fait l’éloge des lois de l’Angleterre et de son gouvernement; des Contes, où il raille finement les travers et les ridicules des hommes; des ouvrages d’histoire, comme l’Histoire de Charles XII, roi de Suède, et le Siècle de Louis XIV, etc.

Voltaire exerça sur les hommes de son temps une influence considérable. Des souverains, comme le roi de Prusse, Frédéric II, et l’impératrice de Russie, Catherine II, s’honoraient de l’avoir pour ami, de correspondre avec lui, de l’attirer et de le retenir à leur cour. Le public s’emparait avec avidité de ses moindres ouvrages, les lisait et se pénétrait des idées qu’ils renfermaient.

G. Duruy

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