Montaigne
Notice biographique
Michel EYQUEM est né au château de MONTAIGNE en 1533.
Adepte enthousiaste des idées de la Renaissance, son père lui fait apprendre le latin, langue que le jeune Montaigne maîtrisait déjà comme enfant.
Après, il fait des études de droit à Toulouse, puis il est nommé au Parlement de Bordeaux.
En 1570, il renonce à sa carrière de magistrat mais il soutient son amitié avec LA BOETIE, son collègue au Parlement, qui le forme au stoïcisme.
De 1571 à 1580 il se retire au château
et consacre sa vie à la lecture de SENEQUE et PLUTARQUE et compose les deux premiers livres de ses Essais.
C’est après avoir voyagé à travers l’Europe et avoir fait encore de la politique, maire à Bordeaux, qu’il écrit le troisième livre.
Il continue à écrire à ses essais jusqu’au moment de sa mort.

Oeuvre
Essais (1580-1595)

Les Essais
C’est un recueil d’articles, une suite de méditations et de réflexions sur l’homme, la morale, la connaissance.
Montaigne se prend pour thème de son étude et invite ses lecteurs à se connaître en lui.
Il constate qu’il ne sait rien, qu’il doit douter de tout (sauf de la révélation et du pouvoir établi) : c’est ce qu’on appelle le scepticisme de Montaigne. Il en vient à enseigner qu’il faut vivre selon la nature.
Par son étude de l’homme et par la profondeur de sa réflexion, Montaigne, penseur et moraliste, ouvre la voie à Descartes et à Pascal.
En mettant l’homme au centre de ses préoccupations, il prépare la littérature du XVIIème siècle.

Extrait
Dans ce chapitre des Essais, Montaigne exprime ses idées sur l’éducation des jeunes. Après la soif de connaissance que nous avons rencontrée chez Rabelais, une décantation se produit : “savoir par coeur n’est pas savoir”, dit Montaigne. Au lieu d’encombrer la mémoire de l’élève, il faut former son esprit, lui apprendre à penser.

A un enfant noble qui recherche les lettres, non pour le gain (car une fin si abjecte est indigne de la grâce et faveur des Muses, et puis elle regarde et dépend d’autrui), ni tant pour les commodités externes que pour les siennes propres, et pour s’en enrichir et parer au dedans, ayant plutôt envie d’en tirer un habile homme qu’un homme savant, je voudrais aussi qu’on fût soigneux de lui choisir un conducteur qui eût plutôt la tête bien faite que bien pleine, et qu’on y requit tous les deux, mais plus les moeurs et l’entendement que la science; et qu’il se conduisît en sa charge d’une nouvelle manière.

On ne cesse de criailler à nos oreilles, comme qui verserait dans un entonnoir : et notre charge, ce n’est que redire ce qu’on nous a dit. Je voudrais qu’il corrigeât cette partie, de belle arrivée, selon la portée de l’âme qu’il a en main, il commençât à la mettre sur la montre, lui faisant goûter les choses, les choisir et discerner d’elle-même; quelquefois lui ouvrant le chemin, quelquefois le lui laissant ouvrir.

Je ne veux pas qu’il invente et parle seul, je veux qu’il écoute son disciple parler à son tour. Socrate et, depuis, Arcésilas faisaient
premièrement parler leurs disciples, et puis ils parlaient à eux. …

Il est bon qu’il le fasse trotter devant lui pour juger son train, et juger jusques à quel point il se doit ravaler pour s’accomoder à sa
force. A faute de cette proportion, nous gâtons tout; et de la savoir choisir et s’y conduire bien mesurément, c’est l’une des plus ardues besognes que je sache; et est l’effet d’une haute âme et bien forte, savoir condescendre à ses allures puériles et les guider. Je marche plus sûr et plus ferme à mont qu’à val.

Ceux qui, comme porte notre usage, entreprennent, d’une même leçon et pareille mesure de conduite, régenter plusieurs esprits de si diverses mesures et formes, ce n’est pas merveille si, en tout un peuple d’enfants, ils en rencontrent à peine deux ou trois qui rapportent quelque juste fruit de leur discipline.

Qu’il ne lui demande pas seulement compte des mots de sa leçon, mais du sens et de la substance; et qu’il juge du profit qu’il aura fait, non par le témoignage de sa mémoire, mais de sa vie. Que ce qu’il viendra d’apprendre, il le lui fasse mettre en cent visages et accomoder à autant de divers sujets, pour voir s’il l’a encore bien pris et bien fait sien, prenant l’instruction de crudité et indigestion que de regorger la viande comme on l’a avalée; l’estomac n’a pas fait son opération, s’il n’a fait changer la façon et la forme à ce qu’on luiavait donné à cuire.

Notre âme ne branle qu’à crédit, liée et contrainte à l’appétit des fantaisies d’autrui, serve et captivée sous l’autorité de leur leçon; on nous a tant assujettis aux cordes que nous n’avons plus de franches allures; notre vigueur et liberté est éteinte : Numquam tutelae suae fiunt …

Qu’il lui fasse tout passer par l’étamine, et ne loge rien en sa tête par simple autorité et à crédit : les principes d’Aristote ne lui soient principes, non plus que ceux des Stoïciens ou Epicuriens. Qu’on lui propose cette diversité de jugements : il choisira, s’il peut, sinon il en demeura en doute. Il n’y a que les fols certains et résolus.

Vocabulaire
de belle arrivée : dès l’abord
Arcésilas : philosophe grec
ravaler : rabaisser, pour se mettre à la portée de l’enfant
comme porte : comme le comporte
regorger la viande : rendre la nourriture
… qu’à crédit : ne s’ébranle que sur l’autorité d’autrui
Numquam … : “jamais ils ne deviennent leurs propres maîtres” (Sénèque)
l’étamine : au crible

Exercice
1. Quels sont les principes essentiels de cette pédagogie ?
2. Quelle est la méthode proposée par Montaigne ?

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Montaigne

Les moralistes du XVIe siècle, très attachés à la pensée païenne qui vient d’être découverte et à la pensée chrétienne qui est la leur, s’efforcent d’unir le meilleur de la morale païenne à la morale chrétienne.

Ainsi Michel Eyquem de Montaigne (1533-1592) sépare la religion de la vie, en confiant la direction de la vie présente à la sagesse humaine, et la préparation de l’autre vie à la religion chrétienne.

Il naquit au château de Montaigne (près de Bordeaux) en 1533. Son père l’éleva avec un mélange de rudesse et de douceur pour fortifier son corps et affiner son âme : il voulut confier sa première enfance à des paysans, mais le faisait réveiller en musique. Il lui apprit le latin comme langue maternelle.

Montaigne devint conseiller au Parlement de Bordeaux, peu attentif aux devoirs de sa charge, mais charmé et occupé par l’amitié d’Etienne de la Boëtie, un conseiller de grand mérite. Il le perdit en 1565 et ne se consola jamais de cette perte. En 1570, il vit mourir son père, pour qui il avait un culte profond. Montaigne se retire alors dans son château et il va vivre dans sa «librairie», étudiant les hommes dans les livres, réfléchissant et écrivant sans plan concerté. Ses feuillets réunis forment un volume qu’il publie en 1580 sous ce titre modeste : Essais.

Puis il se met à voyager à travers l’Europe pour se distraire et pour soigner sa santé. A Bordeaux, on le nomme maire entre-temps. Il se fait un peu tirer l’oreille ; puis il accepte à condition qu’il ne se donnera pas tout entier à sa charge ; et il tient parole : pendant la peste de Bordeaux, il reste prudemment au bon air à la campagne. Sa charge finie, il se retire de nouveau à Montaigne, reprend son oeuvre, la corrige, y ajoute un troisième livre et publie le tout en 1588. Quand il mourut en 1592, il laissait des notes pour une troisième édition que devait publier sa fille spirituelle, Mlle. de Gournay.

La pensée de Montaigne a évolué entre 1570 et 1592. Au début, Montaigne a été séduit par l’austérité de la morale stoïcienne. Puis il devient sceptique, et il expose une philosophie entièrement détachée de toute affirmation. Enfin, il sort du scepticisme, cherchant la sagesse. Dans les Essais de 1588, il se raconte lui-même et, à l’aventure, il tire de cette connaissance de lui-même une doctrine morale.

On pourrait la ramener à ceci : il faut s’étudier, se connaître, se développer pour pouvoir jouir de tout ce que la vie a de bon et pour pouvoir, sans trop de peine, vivre, souffrir, aimer, lutter et mourir. L’idéal moral consiste à maintenir l’équilibre entre ses facultés, ses instincts, sa raison, ses passions ; c’est difficile, il y faut une attention constante ; voilà pourquoi le sage vit chez lui et ne se mêle pas aux affaires publiques.

J.Calvet, Petite Histoire Illustrée de la littérature française, Paris, Editions J.De Gigord, 1966