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Jean-Jacques Rousseau, Les rêveries d’un promeneur solitaire

Jean-Jacques Rousseau

Dans la deuxième moitié du 18e siècle, certains auteurs réagissent contre le rationalisme, qui est pour eux trop froid, et vont attacher plus d’importance au sentiment et à l’imagination: c’est le préromantisme, qui se présente à la fois dans plusieurs pays de l’Europe.

Cinquième promenade

Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, je passais mon après-midi à parcourir l’île en herborisant à droite et à gauche m’asseyant tantôt dans les réduits les plus riants et les plus solitaires pour y rêver à mon aise, tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des yeux le superbe et ravissant coup d’oeil du lac et de ses rivages couronnés d’un côté par des montagnes prochaines et de l’autre élargis en riches et fertiles plaines, dans lesquelles la vue s’étendait jusqu’aux montagnes bleuâtres plus éloignées qui la bornaient.

lacdebienne
Le lac de Bienne

Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. De temps à autre naissait quelque faible et courte réflexion sur l’instabilité des choses de ce monde dont la surface des eaux m’offrait l’image : mais bientôt ces impressions légères s’effaçaient dans l’uniformité du mouvement continu qui me berçait, et qui sans aucun concours actif de mon âme ne laissait pas de m’attacher au point qu’appelé par l’heure et par le signal convenu je ne pouvais m’arracher de là sans effort.

Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur la terrasse pour y respirer l’air du lac et la fraîcheur. On se reposait dans le pavillon, on riait, on causait on chantait quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, et enfin l’on s’allait coucher content de sa journée et n’en désirant qu’une semblable pour le lendemain.

La composition: comment l’auteur passe-t-il sa journée ?
1. L’après-midi il parcourt l’île, il herborise. Il s’assied et il va rêver dans un lieu caché. Il préfère naviguer.
2. Le soir, il va s’asseoir au bord du lac et il rêve.
3. La soirée, après le souper, on va se promener en compagnie.

Le caractère de l’auteur.
Il a l’âme solitaire, individualiste, timide. La nature est pour lui une source de rêveries. Il aime les gens au goût simple, comme lui, qui se sont retirés de la société.
Il est conservateur: il aime les vieilles chansons.

Le style.
Les longues phrases assez compliquées soutiennent l’évocation de l’atmosphère.
Les nombreux adjectifs plutôt vagues suggèrent en premier lieu un état d’âme. L’auteur ne dit rien de concret: nous ne savons rien de plus à propos de l’île.
Les phrases sont musicales: la prose rythmique imite le mouvement de l’eau et les méditations rêveuses de l’auteur.

Synthèse.
La nature est pour Rousseau une source d’inspiration, de diverses sensations, de rêverie …
La vie idéale est pour Rousseau une vie dans la nature, loin de la société organisée. On trouve son bonheur dans la contemplation de la nature.
On retrouve déjà une série de thèmes romantiques: le retour à la nature; la sensibilité et l’imagination nourries par le contact avec la nature; l’amour de la solitude; l’individualisme (le culte du moi); la prose lyrique; l’amour du passé, des traditions populaires.





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