Roland Roncevaux

La chanson de geste.

Les chansons de geste (du latin gesta: exploits, actions, faits d’armes d’un certain héros) constituent l’un des plus anciens genres littéraires en France. Ce sont des récits héroïques, généralement légendaires.

Le héros incarne deux principes : la vénération de son Dieu et l’obéissance à son suzerain, et n’a au fond qu’un seul mérite : celui d’être le meilleur dans la bataille.

Les auteurs étaient des poètes professionnels, qui se rendaient de château en château pour y réciter leurs oeuvres, et celles des autres, en s’accompagnant de quelques accords de vièle (une sorte de violon) ou de luth (une sorte de guitare).

Les nobles de l’époque (12e siècle), qui représentaient l’essentiel du public n’avaient pas la moindre culture (par exemple ils ne savaient pas lire), et vivaient comme des « barbares » :les hommes ne connaissaient que la chasse et la guerre, interrompues seulement pour des services religieux ; les femmes passaient leur vie au château, et n’étaient en somme que des servantes. Les chanteurs (appelés ménestrels ou jongleurs) apportaient leur unique distraction ; c’était leur radio, leur télévision: bulletin d’informations et programme d’amusement. (…)

cf. Roland SCHOEPEN, Pierres de touche 2. A la redécouverte du Moyen Âge, Antwerpen, De Nederlandsche Boekhandel, 1977 (p.11)

La chanson de Roland.

Elle a été écrite au début du 12e siècle, par un auteur inconnu (peut-être il s’appelait Turold) sous l’influence d’une croisade contre les Maures (les Sarrasins d’Espagne).

4002 décasyllabes (des vers de 10 syllabes), groupés en 291 laisses (strophes d’une chanson de geste) de longueur inégale.

Le contenu : de l’histoire à la légende.
L’histoire.
La chanson de Roland
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Selon la Vita Caroli d’Eginhard, le jeune roi Charles (36 ans, le futur Charlemagne), allié de chefs arabes en lutte contre d’autres musulmans, franchit les Pyrénées au printemps 778, soumet Pampelune, ville chrétienne, et assiège Saragosse. Rappelé en hâte par une attaque des Saxons et un soulèvement en Aquitaine, il lève le siège, rase (« met de grond gelijk maken ») Pampelune, et repasse les Pyrénées. Le 15 août 778, son arrière-garde est surprise dans les défilés (« bergpassen ») près de Roncevaux par des montagnards basques (chrétiens !), qui massacrent les soldats, pillent les bagages et se dispersent impunis.

Parmi les victimes notables se trouve Roland, « comte de la marche (« mark, grensgewest ») de Bretagne. »

La légende.

Telle que nous la trouvons dans la chanson, écrite trois siècles après l’événement, elle nous révèle les transformations et les embellissements qui conduisent des fait réels à l’épopée.

ROLAND devient le neveu du vieil empereur Charlemagne « à la barbe fleurie », qui a deux cents ans. Le poète l’a doublé d’un personnage inventé : son ami OLIVIER. L’expédition est une croisade qui dure depuis sept ans. L’embuscade (« de hinderlaag ») des montagnards devient l’attaque de 400.000 cavaliers sarrasins. Leur triomphe est dû à la trahison de GANELON, beau-père de Roland. Charlemagne venge son neveu en écrasant les Sarrasins et en punissant Ganelon.

Le simple combat d’arrière-garde du 8e siècle devient donc une croisade où vibrent les sentiments des Français du 11e et du 12e siècle : foi enthousiaste, amour des grands combats et des exploits chevaleresques, sens de l’honneur féodal, amour de la « douce France ».(…)

1.Racontez brièvement, en vos propres mots et sans trop de détails, quel est le fond historique de la Chanson de Roland, et comment il a été transformé par la légende. Pourquoi a-t-on transformé la réalité ?

2. Résumez en une courte phrase chaque strophe du fragment.

Mort_de_Roland

Co sent Rollant que la mort li est pres:
Par les oreilles fors s’e ist li cervel.
De ses pers priet Deu ques apelt,
E pois de lui a l’angle Gabriel.
Prist l’olifan, que reproce n’en ait,
E Durendal, s’espee, en l’altre main.
Plus qu’arcbaleste ne poet traire un quarrel,
Devers Espaigne en vait en un guaret;
Muntet sur un tertre; desuz dous arbres bels
Quatre perruns i ad, de marbre faiz;
Sur l’erbe verte si est caeit envers:
La s’est pasmet, kar la mort li est pres.

Roland sent que la mort est proche pour lui: par les oreilles sort la cervelle. Pour ses pairs, il prie Dieu, il le prie de les appeler; pour lui-même, il prie l‘ange Gabriel. Il prend l’olifant, pour être sans reproche, et Durendal, son épée, dans l’autre main. Plus loin qu’un arbalète ne peut tirer un carreau, sur la terre d’Espagne, il va en un guéret; il monte sur un tertre; là, sous deux beaux arbres, il y a quatre perrons, faits de marbre; sur l’herbe verte il est tombé à la renverse: là il s’est évanoui, car la mort lui est proche.

169

Hauts sont les monts et très hauts les arbres. Il y a là quatre perrons de marbre, luisants. Sur l’herbe verte, le comte Roland se pâme. Or un Sarrasin le guette: il a contrefait le mort et gît parmi les autres. De sang il a souillé son corps et son visage. Il se dresse et accourt. Il était beau, vaillant et de grand courage; son orgueil le pousse à entreprendre ce qui sera sa mort; il saisit Roland, sa personne et ses armes et s’exclame: « Il est vaincu le neveu de Charles! Épée que voici, je vais l’emporter en Arabie! » Comme il le tirait, le comte reprit quelque peu ses sens.

170

Roland sent qu’on lui prend son épée. Il ouvre les yeux et lui dit un mot: « Tu n’es pas des nôtres, que je sache! » Il tient l’olifant, que jamais il ne voulut abandonner, et frappe sur le heaume gemmé d’or: il brise l’acier, la tête et les os. Les deux yeux il les lui a fait jaillir de la tête. Devant ses pieds il l’a abattu, mort. Ensuite, il lui dit: « Culvert de païen, comment as-tu ose porter sur moi la main, soit à droit, soit à tort? On ne l’entendra pas dire sans te tenir pour fou. Mon olifant en est fendu au pavillon! Le cristal et l’or en sont tombés! »

171

Roland sent qu’il a perdu la vue, et, sur ses pieds, tant qu’il peut, il s’évertue; sur son visage, la couleur a disparu. Devant lui est une pierre bise; dix coups il lui porte avec désespoir et rage. L’acier grince, il ne se brise ni s’ébrèche. « Eh! dit le comte, sainte Marie, à l’aide! Eh! Durendal, ma bonne épée, en quel malheur êtes-vous? Puisque je meurs, de vous je n’ai plus charge. Tant de batailles grâce à vous j’ai gagnées en rase campagne et conquis de si vastes terres que gouverne Charles à la barbe chenue! Que personne ne vous possède qui soit capable de fuir devant un autre! Un bon vassal vous a longtemps tenue. Jamais la sainte France n’en aura de tel! »

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Roland frappe au perron de sardoine, l’acier grince, il ne se brise ni ne s’ébrèche. Quand il vit qu’il ne pouvait la briser, il se mit à la plaindre en lui-même: « Eh! Durendal, comme tu es belle! et claire! et blanche! Au soleil comme tu luis et brilles! Charles était aux vaux de Maurienne, quand du ciel Dieu lui manda par son ange de te donner à un comte capitaine: alors il m’en ceignit, le noble, le grand roi! Par elle je lui conquis l’Anjou, la Bretagne; par elle je lui conquis le Poitou et le Maine; par elle je lui conquis la franche Normandie; par elle je lui conquis la Provence et l’Aquitaine, et la Lombardie et toute la Romagne. Par elle je lui conquis la Bavière et toute la Flandre et la Bourgogne et toute la Pologne, et Constantinople, dont il reçut l’hommage, et la Saxe où il fait ce qu’il veut; par elle je lui conquis l’Ecosse, l’Islande, l’Angleterre, qu’il tenait pour sa chambre; par elle je lui conquis tant et tant de pays que tient Charles à la barbe blanche. Pour cette épée j’ai douleur et souci: mieux vaut la mort que la voir rester aux païens! Dieu, notre Père, ne laissez pas la France subir cette honte! »

173

Roland frappa contre une pierre bise. Il en abat plus que je ne sais vous dire. L’épée grince mais ne s’ébrèche ni ne se brise. Vers le ciel elle a rebondi. Quand le comte voit qu’il ne la brisera pas, tout doucement il la plaignit en lui-même: « Eh! Durendal, comme tu est belle et sainte. En ton pommeau d’or il y a quantité de reliques, une dent de saint Pierre, du sang de saint Basile, des cheveux de monseigneur saint Denis, du vêtement de sainte Marie: il n’est pas juste que des païens te possèdent; des chrétiens doivent assurer votre garde. Ne tombez entre les mains d’un couard! Par vous j’aurai conquis de fort vastes domaines que détient Charles à la barbe fleurie. L’empereur en est puissant et riche. »

174

Roland sent que la mort l’envahit, que de sa tête elle lui descend sur le cœur. Jusque sous un pin il est allé courant, et il s’est couché sur l’herbe verte, face contre terre. Sous lui, il met épée et l’olifant. Il a tourné sa tête du côté de la race païenne: il a fait cela parce qu’il veut vraiment que Charles dise, et aussi tous les siens, que, le gentil comte, il est mort en conquérant. Il bat sa coulpe à faibles coups et souvent. Pour ses péchés, il tend vers Dieu son gant.

175

Roland sent que son temps est fini; face à l’Espagne, il est sur un tertre escarpé. D’une de ses mains il s’est mis à frapper la poitrine: « Dieu, par ta grâce, mea culpa pour mes péchés, les grands et les petits, que j’ai faits depuis l’heure où je naquis jusqu’à ce jour, où me voici abattu. » Il a tendu vers Dieu son gant droit. Les anges du ciel descendent vers lui.

176

Le comte Roland est étendu sous un pin; puis il a tourné son visage vers l’Espagne. Il se prit à se souvenir de maintes choses, de tant de terres qu’il a conquises, le vaillant, de douce France, des hommes de son lignage, de Charlemagne, son seigneur, qui l’a nourri. Il ne peut s’empêcher d’en pleurer et d’en soupirer. Mais il ne veut pas se mettre lui-même en oubli, il bat sa coulpe et demande à Dieu pardon: « Vrai père, qui jamais ne mentis, qui ressuscita saint Lazare d’entre les morts, préserva Daniel des lions, préserve mon âme de tous périls, pour les péchés que j’ai faits dans ma vie! » Son gant droit il l’a offert à Dieu; saint Gabriel l’a pris de sa main. Sur son bras il tenait sa tête inclines; les mains jointes, il est allé à sa fin. Dieu lui a envoyé son ange Chérubin et saint Michel du Péril; en même temps qu’eux arriva saint Gabriel; ils portent âme du comte en paradis.

La chanson de Roland / texte critique, accompagné d’une traduction nouvelle (traduction de Léon Gautier, 1872

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Questions.

1. À quel moment de l’épopée commence notre récit ?
Après la défaite des Sarrasins quand Roland, blessé mortellement, a sonné du cor.

2. Que fait Roland quand il est resté seul sur le champ de bataille?
Il essaie de détruire son épée, pour qu’elle ne tombe pas aux mains des païens.

3. Démontrez l’inspiration chrétienne.
Roland prie Dieu. L’importance attachée aux reliques. Les saints qui sont mentionnés. L’épée qui doit être maniée par des chrétiens. Le repentir de Roland. Les références à l’histoire sainte. Les anges qui viennent chercher Roland.

4. Quels éléments démontrent le « patriotisme » de Roland ?
Il se souvient de « douce France » et de son roi (fidélité personnelle du vassal envers son suzerain). Il veut être fidèle jusqu’au dernier moment et même après la mort en tournant la tête vers l’ennemi.

5. Quel est le caractère de Roland?
Courageux. Un vrai chrétien. Défenseur de son roi et de sa patrie. Homme d’honneur: il veut que les autres sachent qu’il est vainqueur.


Les sentiments

Ce passage est plein de grandeur: au moment de mourir, Roland nous révèle son âme. Nous apprenons à connaître à la fois Roland et le héros épique tel que les meilleurs trouvères l’ont conçu.

a) Il se fait une haute idée de l’honneur chevaleresque: il veut mourir en vainqueur; il ne veut pas laisser son épée à un païen.

b) Il est attaché à la gloire militaire: il se souvient de ses victoires, de ses conquêtes, il aime son épée, l’instrument de la gloire, d’un amour profond.

c) Il est chrétien: la pensée de Dieu et de ses fautes domine toutes les autres; il tend son gant à Dieu comme un vassal à son suzerain, et il met dans ce geste toute sa soumission.

d) Il est patriote: il pense à la France douce, il ne veut pas qu’elle soit déshonorée; il pense à l’empereur qui représente sa patrie.

e) Il est doux et tendre dans sa grandeur farouche: il ne peut s’empêcher de pleurer et de gémir en songeant à sa famille et à ses compagnons qu’il ne reverra plus.

L’Art

a) La composition de ce passage a un caractère nettement musical. La poésie épique était chantée: voilà pourquoi les couplets reprennent comme un motif un vers du couplet précédent. Cependant en reprenant une idée, ils y ajoutent une nuance.

b) L’expression dans ce passage est claire mais pauvre. Les mots employés pour décrire expriment des idées précises. Mais les descriptions sont à peine ébauchées.

c) La syntaxe est rudimentaire: toute subordination est supprimée: chaque proposition forme une phrase isolée. Ce style si coupé a quelque monotonie et donne l’impression d’un art enfantin.

Source: Calvet.

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